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Dès que l’aubergiste fut sorti, Rand ouvrit la porte de communication et fit entrer dans sa chambre Hurin et Loial. « Cet endroit m’exaspère, leur dit-il. Tout le monde vous regarde comme si vous mijotiez quelque chose. Je retourne au Faubourg pour une heure, en tout cas. Au moins, les gens rient, là-bas. Lequel d’entre vous veut bien veiller le premier sur le Cor ?

— Je reste, dit aussitôt Loial. Je serai content d’avoir l’occasion de lire un peu. Que je n’ai pas vu d’Ogiers ne signifie pas qu’il n’y a pas ici de tailleurs de pierre du Stedding Tsofu. Il ne se trouve pas loin de cette ville.

— J’aurais cru que vous aimeriez les rencontrer.

— Ah… non, Rand. La dernière fois, ils m’ont assez bombardé de questions pour savoir pourquoi j’étais seul dans le Monde Extérieur. S’ils ont reçu des nouvelles du Stedding Shangtai… Eh bien, donc, je vais simplement me reposer ici et lire, ma foi. »

Rand secoua la tête. Il oubliait souvent qu’en fait Loial s’était enfui de chez lui pour découvrir le monde. « Et vous, Hurin ? Il y a de la musique dans le Faubourg et des gens gais. Je suis prêt à parier que personne ne joue au Daes Dae’mar là-bas.

— Je ne serais pas aussi affirmatif sur ce point-là, Seigneur Rand. En tout cas, je vous remercie de l’invitation, mais je n’y tiens pas. Il y a tant de bagarres – et de meurtres aussi – dans le Faubourg qu’il sent mauvais, si vous voyez ce que je veux dire. Non pas que les gens là-bas soient tentés de s’attaquer à un seigneur, naturellement ; les soldats leur tomberaient dessus s’ils s’y essayaient. Mais, avec votre permission, j’aimerais vider une coupe dans la salle commune.

— Hurin, vous n’avez pas besoin de demander mon autorisation pour quoi que ce soit. Vous le savez bien.

— À vos ordres, mon Seigneur. » Le Flaireur esquissa un commencement de révérence.

Rand aspira à fond. S’ils ne quittaient pas Cairhien à bref délai, Hurin se répandrait perpétuellement en courbettes. Et si Mat et Perrin voyaient ça, ils ne le lui laisseraient jamais oublier. « J’espère que rien ne retarde Ingtar. S’il n’arrive pas bientôt, nous devrons rapporter le Cor nous-mêmes à Fal Dara. » Il tâta le billet de Séléné à travers sa tunique. « Nous y serons obligés. Loial, je reviendrai pour que vous puissiez visiter un peu la ville.

— Je préfère ne pas m’y risquer », répliqua Loial. Hurin descendit en compagnie de Rand. Dès qu’ils atteignirent la salle commune, Cuale s’inclina devant Rand en lui mettant un plateau sous le nez. Trois parchemins plies et scellés étaient posés dessus. Rand les ramassa, puisque c’était apparemment ce que voulait l’aubergiste. Les parchemins étaient de belle qualité, souples et lisses au toucher. Coûteux.

« Qu’est-ce ? » demanda-t-il.

Cuale s’inclina de nouveau. « Des invitations, naturellement, mon Seigneur. De trois des nobles Maisons. » Il s’inclina et s’éloigna.

« Qui m’enverrait des invitations ? » Rand les retourna dans sa main. Personne parmi les clients attablés n’avait levé les yeux, mais il avait l’impression que néanmoins ils l’observaient. Il ne reconnut pas les sceaux. Aucun ne comportait le motif de croissant de lune avec des étoiles qu’avait utilisé Séléné. « Qui saurait que je suis ici ?

— Tout le monde, à présent, Seigneur Rand », chuchota Hurin. Lui aussi semblait sentir qu’on les épiait. « Les gardes à la porte de la ville ne resteraient pas bouche close alors qu’un seigneur étranger arrive à Cairhien. Le palefrenier, l’aubergiste… tous transmettent ce qu’ils ont comme renseignements là où ils escomptent en recevoir le plus de bénéfice, mon Seigneur. »

Avec une grimace, Rand avança de deux pas et jeta les invitations au feu. Elles s’enflammèrent aussitôt. « Je ne joue pas au Daes Dae’mar », s’exclama-t-il, assez fort pour que chacun l’entende. Même Cuale ne tourna pas la tête vers lui. « Je n’ai rien à voir avec votre Grand Jeu. Je suis simplement ici pour attendre des amis. »

Hurin lui saisit le bras. « Je vous en prie, Seigneur Rand. » Il parlait dans un chuchotement pressant. « Je vous en prie, ne recommencez plus ça.

— Recommencer ? Vous croyez vraiment que j’en recevrai d’autres ?

— J’en suis sûr. Par la Lumière, vous me rappelez cette fois où Téva était tellement irrité par le bourdonnement d’une guêpe près de son oreille qu’il a donné un coup de pied dans le nid. Vous venez probablement de réussir à convaincre du premier jusqu’au dernier client présent ici que vous menez une partie subtile dans le Jeu. Elle doit être très subtile, à leur point de vue, si vous niez que vous jouez. Il n’y a pas un seigneur ni une dame dans Cairhien qui n’y joue. »

Le Flaireur jeta un coup d’œil aux invitations qui se recroquevillaient en noircissant dans les flammes et tiqua. « Et vous vous êtes fait sûrement des ennemis dans trois Maisons. Pas des Maisons importantes, car elles n’auraient pas réagi aussi vite, mais nobles néanmoins. Il faut que vous répondiez sans exception aux autres invitations que vous recevrez, mon Seigneur. Pour les refuser si vous le désirez – ce qui n’empêche pas que l’on tirera des déductions à propos de celles que vous aurez déclinées. De même que pour celles que vous accepterez. Évidemment, si vous les déclinez toutes ou les acceptez toutes…

— Je ne veux pas jouer à ce Jeu-là, dit à mi-voix Rand. Nous quitterons Cairhien dès que possible. » Il fourra ses poings serrés dans les poches de sa tunique et sentit se froisser le billet de Séléné. Il le sortit et le lissa sur le devant de son vêtement. « Dès que possible, répéta-t-il entre ses dents en remettant le billet dans sa poche. Allez boire, Hurin. »

Il s’en fut à grands pas avec irritation, ne sachant pas s’il était furieux contre lui-même, contre Cairhien et son Grand Jeu ou contre Séléné pour s’être esquivée ou encore contre Moiraine. C’est elle qui était à l’origine de cette situation, puisqu’elle lui avait subtilisé ses vêtements pour les remplacer par des costumes de seigneur. Même maintenant qu’il se proclamait libéré d’elles, une des Aes Sedai se débrouillait encore pour intervenir dans son existence, et sans être sur place par-dessus le marché.

Il repassa par la Porte qu’il avait franchie pour entrer dans la ville, comme c’était le chemin qu’il connaissait. Un homme qui se tenait devant le poste de garde l’aperçut – Rand tranchait sur les Cairhienins par la teinte vive de ses vêtements et par sa haute taille – et se précipita à l’intérieur, mais Rand n’y prêta pas attention. Les rires et la musique du Faubourg l’attiraient.

Si sa tunique rouge brodée d’or le faisait remarquer à l’intérieur des remparts, elle convenait pour le Faubourg. Parmi la foule qui se pressait dans les rues encombrées, une quantité d’hommes étaient habillés d’une façon aussi sombre que ceux de la ville, mais autant étaient revêtus de cottes rouges, bleues, vertes ou dorées – certaines assez voyantes pour convenir à des membres du Peuple Voyageur – et un nombre encore plus grand de femmes avaient des robes brodées et des écharpes ou des châles colorés. La plupart de ces atours n’étaient guère mieux que des guenilles et on aurait dit qu’ils avaient été taillés à l’origine pour quelqu’un d’autre tant ils étaient mal ajustés mais, si quelques-uns de ceux qui les portaient se retournèrent sur sa tunique élégante, personne ne parut s’en formaliser.

Une fois, il dut s’arrêter pour laisser passer un autre cortège de marionnettes géantes. Pendant que les tambours battaient leurs instruments en gambadant, un Trolloc à tête de sanglier, y compris les défenses, luttait avec un homme couronné. Après quelques coups désordonnés, le Trolloc s’affaissa sous les rires et les acclamations des badauds.