Il ouvrit précipitamment la porte de sa chambre et alla droit à l’armoire.
Loial et Hurin qui étaient dans la pièce voisine passèrent la tête dans celle-ci, tous les deux en manches de chemise et avec entre les dents une pipe qui laissait derrière elle une traînée de fumée.
« Est-il arrivé quelque chose, Seigneur Rand ? » questionna Hurin d’une voix anxieuse.
Rand jeta sur son épaule le paquet qu’enveloppait le manteau de Thom. « La meilleure qui soit, après la venue d’Ingtar. Thom Merrilin est vivant. Et il est ici, à Cairhien.
— Le ménestrel dont vous m’avez parlé ? dit Loial. C’est merveilleux, Rand. J’aimerais faire sa connaissance.
— Alors accompagnez-moi, si Hurin veut bien monter la garde un moment.
— Avec plaisir, Seigneur Rand. » Hurin ôta la pipe de sa bouche. « Ces types dans la salle commune n’ont cessé d’essayer de me tirer les vers du nez – sans trahir leurs intentions, naturellement – pour savoir qui vous étiez, mon Seigneur, et pourquoi nous sommes à Cairhien. Je leur ai dit que nous attendions ici des amis qui devaient nous rejoindre, mais étant Cairhienins ils s’imaginaient que je dissimulais quelque chose de plus compliqué.
— Qu’ils pensent donc ce qu’ils veulent. Venez, Loial.
— M’est avis que non. » L’Ogier soupira. « Je préférerais réellement rester ici. » Il leva un livre dont il marquait une page de son doigt épais. « Je peux rencontrer Thom Merrilin une autre fois.
— Loial, vous n’allez pas vous claquemurer ici perpétuellement. Nous ne savons même pas combien de temps nous séjournerons à Cairhien. D’ailleurs, nous n’avons rencontré aucun Ogier. Et, serait-ce le cas, ils ne vous recherchent pas spécialement, n’est-ce pas ?
— Ils ne sont pas à mes trousses, à proprement parler mais, Rand, il se peut que j’aie été un peu irréfléchi en quittant le Stedding Shangtai comme je l’ai fait. Quand j’y retournerai, je risque d’avoir de gros ennuis. » Ses oreilles s’affaissèrent. « Même si j’attends d’être aussi âgé que Haman l’Ancien. Peut-être trouverai-je un stedding abandonné pour y attendre le moment de rentrer.
— Si Haman l’Ancien refuse de vous admettre là-bas, vous n’aurez qu’à vous installer au Champ d’Emond. C’est un joli coin. » Un endroit magnifique.
« J’en suis sûr, Rand, mais cela ne servirait à rien. Vous comprenez…
— Nous en parlerons quand la question se posera, Loial. Pour le moment, vous venez voir Thom. »
L’Ogier était une fois et demi plus grand que Rand, mais ce dernier le força à enfiler sa tunique et à endosser son manteau, puis à descendre l’escalier. Quand ils traversèrent d’un pas pressé la salle commune, Rand adressa un clin d’œil à l’hôtelier, riant ensuite de son expression stupéfaite. Qu’il pense donc que je pars jouer à son damné Grand Jeu. Qu’il imagine ce qu’il veut. Thom est vivant.
Une fois franchi le rempart oriental de la cité par la Porte de Jangai, tout le monde paraissait connaître La Grappe de Raisin. Rand et Loial ne tardèrent pas à la trouver, dans une rue calme pour être située dans le Faubourg, à l’heure où le soleil était à la moitié de sa course descendante vers l’horizon.
Le bâtiment à deux étages était vieux, en bois et en mauvais état, mais la salle commune était propre et bondée de clients. Des hommes jouaient aux dés dans un angle et des femmes aux fléchettes dans un autre. La moitié, sveltes et pâles de teint, paraissaient des natifs de Cairhien, mais Rand entendit l’accent andoran et d’autres accents qu’il ne connaissait pas.
Cependant tous portaient les costumes caractéristiques du Faubourg, un mélange des styles d’une demi-douzaine de pays. Quelques personnes tournèrent la tête quand Loial et lui entrèrent, mais toutes reprirent leurs occupations.
L’aubergiste était une femme aux cheveux aussi blancs que ceux de Thom et aux yeux au regard perçant qui jaugèrent Loial avec autant d’attention que Rand. Elle n’était pas originaire du Cairhien à en juger d’après sa peau brune et sa façon de parler. « Thom Merrilin ? Oui, il a une chambre. En haut de l’escalier, la première porte à droite. Probable que Dena vous laissera l’attendre là-haut… » – elle examina la tunique rouge de Rand, avec ses hérons sur le col officier et les ronces d’or brodées le long des manches, ainsi que son épée – « … mon Seigneur. »
Les marches gémirent sous les bottes de Rand, pour ne rien dire de leur grincement sous celles de Loial. Rand n’aurait pas juré que la maison resterait debout longtemps. Il trouva la porte et frappa en se demandant qui était Dena.
« Entrez, cria une voix féminine. Je ne peux pas vous ouvrir. »
Rand écarta le battant avec hésitation et passa la tête à l’intérieur. Un grand lit en désordre était poussé contre un mur et le reste de la pièce était quasiment occupé par deux armoires, plusieurs malles et coffres cerclés de cuivre, une table et deux sièges de bois. La mince jeune femme assise en tailleur sur le lit, ses jupes ramenées sous elle, faisait tourner en l’air six balles de couleur qui formaient une roue.
« Je ne sais pas ce que vous apportez, reprit-elle, gardant son attention sur sa jonglerie, mais posez-le sur la table. Thom vous paiera à son retour.
— Êtes-vous Dena ? » questionna Rand.
Elle rattrapa les balles et pivota sur elle-même pour le dévisager. Elle n’avait que quelques années de plus que lui, et elle était jolie, avec une peau claire de Cairhienine et des cheveux noirs qui flottaient librement sur ses épaules. « Je ne vous connais pas. Ceci est ma chambre, la mienne et celle de Thom Merrilin.
— La patronne de l’auberge a dit que vous nous laisseriez peut-être attendre Thom ici, répondit Rand. Si vous êtes Dena ?
— Nous ? » répéta Dena. Rand avança dans la pièce pour permettre à Loial de s’y introduire et la jeune femme haussa les sourcils. « Ainsi donc l’Ogier est revenu. Je suis Dena. Qu’est-ce que vous voulez ? » Elle posa un regard si appuyé sur la tunique de Rand que l’omission du « mon Seigneur » devait être délibérée, encore que ses sourcils se soient de nouveau haussés devant les hérons sur son fourreau et la poignée de son épée.
Rand souleva le paquet dont il était chargé. « J’ai rapporté à Thom sa harpe et sa flûte. Et je voudrais bavarder un peu avec lui », ajouta-t-il vivement ; elle paraissait sur le point de lui dire de poser là flûte et harpe et de déguerpir. « Je ne l’ai pas vu depuis longtemps. »
Elle examina le paquet. « Thom se lamente toujours d’avoir perdu la meilleure flûte et la plus belle harpe qu’il avait jamais possédées. On croirait qu’il était barde de cour, à l’entendre gémir. Très bien. Vous pouvez l’attendre, mais il faut que je m’exerce. Thom dit qu’il me laissera donner une représentation dans les salles la semaine prochaine. » Elle se leva d’un mouvement gracieux et prit l’un des deux sièges, faisant signe à Loial de s’asseoir sur le lit. « Zéra en ferait payer six à Thom si vous cassiez un de ceux-là, ami Ogier. »
Rand donna leurs noms en s’installant dans l’autre fauteuil – qui craqua de façon alarmante même sous son poids à lui – et questionna avec hésitation : « Êtes-vous l’apprentie de Thom ? »
Dena eut un petit sourire. « On pourrait appeler ça comme ça. » Elle avait recommencé à jongler et ses yeux ne quittaient pas les balles qui tourbillonnaient.
« Je n’ai jamais entendu parler d’une femme exerçant le métier de ménestrel, commenta Loial.
— Je serai la première. » Le grand cercle devint deux petits qui s’entrecroisaient. « D’ici que j’en aie fini avec la vie, j’aurai parcouru le monde entier. Thom dit qu’une fois que nous aurons assez d’argent nous irons à Tear. » Elle changea et jongla avec trois balles dans chaque main. « Et peut-être ensuite aux Îles du Peuple de la Mer. Les Atha’an Mierre paient bien les ménestrels. »