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Rand examina la pièce, avec tous ces coffres et malles. Elle n’avait pas l’air de la chambre de quelqu’un qui a l’intention de partir bientôt. Il y avait même une fleur poussant dans un pot sur le rebord de la fenêtre. Son regard tomba sur l’unique grand lit, où Loial était assis. Ceci est ma chambre, la mienne et celle de Thom Merrilin. Dena lui lança un coup d’œil de défi à travers la roue unique qu’elle avait reformée. Le visage de Rand s’empourpra.

Il s’éclaircit la gorge. « Peut-être devrions-nous attendre en bas », commençait-il à dire quand la porte s’ouvrit et Thom entra dans un envol de sa cape dont les pièces voltigeaient. Les étuis d’une flûte et d’une harpe pendaient sur son dos ; ils étaient en bois rougeâtre, poli par l’usage.

Dena escamota les balles à l’intérieur de sa robe et courut jeter les bras autour du cou de Thom, en se dressant sur la pointe des pieds pour y arriver. « Tu m’as manqué », dit-elle, et elle l’embrassa.

Le baiser dura un moment, si long que Rand en vint à se demander si Loial et lui ne devraient pas s’éclipser, mais Dena retomba sur ses talons avec un soupir.

« Sais-tu ce que cet abruti de Seaghan a inventé maintenant, ma mie ? s’exclama Thom, les yeux baissés vers elle. Il a engagé une bande de rustres qui se prétendent « acteurs ». Ils paradent en feignant d’être Rogosh Œil-d’Aigle et Blaes, et Gaidal Cain, et… Aaagh ! Ils suspendent derrière eux un bout de toile peinte, censée donner à croire aux spectateurs que ces idiots sont dans le Palais de Matuchin, ou les hauts défilés des Montagnes du Destin. Moi, je persuade ceux qui m’écoutent qu’ils voient chaque bannière, qu’ils sentent l’odeur de chaque bataille, qu’ils éprouvent chaque émotion. Je sais convaincre chacun d’eux qu’ils sont, eux, Gaidal Cain. Seaghan verra sa salle lui tomber sur la tête s’il me colle aux trousses ce lot d’imbéciles.

— Thom, nous avons de la visite. Loial, fils d’Arent fils de Halan. Oh, et un garçon qui dit s’appeler Rand al’Thor. »

Thom regarda Rand par-dessus la tête de Dena, en fronçant les sourcils. « Laisse-nous un moment, Dena. Tiens. » Il lui fourra quelques pièces d’argent dans la main. « Tes couteaux sont prêts. Va donc les payer à Ivon, veux-tu ? » Il effleura d’une jointure noueuse sa joue lisse. « Va. Je te revaudrai ça. »

Elle eut à son adresse un regard mécontent, mais elle jeta sa cape sur ses épaules en marmottant : « Gare à Ivon s’il n’a pas soigné l’équilibrage.

— Un de ces jours, elle deviendra un barde, déclara Thom après son départ, une note de fierté dans la voix. Elle écoute une histoire une fois – une seule, notez bien ! – et elle la possède sur le bout du doigt, non seulement en ce qui concerne les paroles, mais aussi chaque nuance, chaque rythme. Elle a un joli doigté à la harpe et la première fois qu’elle a joué de la flûte elle s’en est mieux tirée que tu n’y es jamais arrivé. » Il posa les étuis en bois de ses instruments sur une des plus grosses malles, puis s’affala dans le fauteuil qu’elle avait abandonné. « Quand je suis passé par Caemlyn en venant ici, Basel Gill m’a dit que tu étais parti en compagnie d’un Ogier. Entre autres. » Il s’inclina à l’adresse de Loial, réussissant même un envol de manteau en dépit du fait qu’il était assis dessus. « Je suis heureux de vous connaître, Loial fils d’Arent fils de Halan.

— Et moi de même, Thom Merrilin. » Loial se leva pour exécuter une révérence à son tour ; en se redressant il toucha presque le plafond et se rassit vivement. « Cette jeune femme disait qu’elle voulait devenir ménestrel. »

Le sec mouvement de tête de Thom marquait du dédain. « Ce n’est pas une existence pour une femme. Guère plus pour un homme, d’ailleurs. Errer de ville en ville, de village en village, à se demander quelle entourloupette on essaiera de vous jouer cette fois-ci, à passer la moitié du temps à s’inquiéter d’où vous tirerez votre prochain repas. Non, je m’arrangerai pour qu’elle change d’idée. Elle sera barde à la cour d’un roi ou d’une reine avant de s’en être rendu compte. Aaah ! Vous n’êtes pas venus pour parler de Dena. Mes instruments, mon garçon. Tu les as apportés ? »

Rand poussa le ballot de l’autre côté de la table. Thom le déplia vivement – il cilla quand il vit que c’était son vieux manteau, tout couvert de pièces de couleur comme celui qu’il portait – et ouvrit l’étui recouvert de cuir de la flûte, hochant la tête à la vue de l’instrument orné de ciselures d’or et d’argent niché à l’intérieur.

« J’ai gagné de quoi dormir et manger avec ça après notre séparation, dit Rand.

— Je sais, répliqua le ménestrel, sardonique. Je me suis arrêté dans quelques-unes des mêmes auberges, mais j’ai dû me débrouiller avec des jongleries et des récits simples puisque tu avais ma… Tu n’as pas touché à la harpe ? » Il ouvrit l’autre étui de cuir sombre et en sortit une harpe au décor d’or et d’argent aussi travaillé que celui de la flûte, la tenant entre ses mains comme un petit enfant. « Tes doigts maladroits de berger n’ont jamais été prévus pour jouer de la harpe.

— Je n’y ai pas touché », lui assura Rand. Thom pinça deux cordes et esquissa une grimace.

« Tu aurais pu au moins la maintenir accordée », marmotta-t-il.

Rand se pencha vers lui par-dessus la table. « Thom, vous vouliez vous rendre à Illian, pour voir les participants à la Grande Quête du Cor se mettre en route et vous trouver parmi les premiers à composer sur elle de nouveaux poèmes, mais vous ne l’avez pas pu. Que diriez-vous si je vous annonçais que vous avez encore une chance d’en être ? D’y jouer un grand rôle ? »

Loial s’agita avec malaise. « Rand, croyez-vous vraiment que… » Rand lui intima silence d’un geste, le regard fixé sur Thom.

Thom jeta un coup d’œil à l’Ogier et fronça les sourcils. « Cela dépend du rôle et de ce qu’il comporte. Si tu as des raisons de penser qu’un des Chasseurs participant à la Quête se dirige par ici… Je suppose que les membres de la Quête ont déjà pu quitter Illian, mais des semaines seraient nécessaires pour que celui-ci arrive à Cairhien en admettant qu’il s’y dirige tout droit et pourquoi y viendrait-il ? Est-ce un de ces gaillards qui ne sont jamais allés à Illian ? Il ne figurera pas dans les poèmes sans la bénédiction, quelque résultat qu’il obtienne.

— Peu importe que le cortège de la Quête ait quitté Illian ou non. » Rand entendit Loial retenir brusquement son souffle. « Thom, nous avons le Cor de Valère. »

Pendant un instant s’établit un silence de mort. Que Thom rompit d’un énorme éclat de rire. « Vous deux avez le Cor ? Un berger et un Ogier imberbe ont le Cor de… » Il se plia en deux tout en se tapant sur le genou. « Le Cor de Valère !

— Pourtant, nous l’avons », rétorqua Loial gravement.

Thom prit une profonde aspiration. De courtes séquelles d’hilarité le secouaient encore malgré lui. « J’ignore ce que vous avez déniché, par contre, je peux vous conduire dans dix tavernes où un quidam vous dira connaître quelqu’un connaissant quelqu’un d’autre qui a trouvé le Cor et il vous expliquera aussi comment le Cor l’a été – pour autant que vous lui paierez de l’aie. Je peux vous mener à trois hommes qui vous vendront le Cor et jureront sur leur âme devant la Lumière que c’est le vrai de vrai. Il y a même ici en ville un seigneur qui possède sous clef dans son manoir ce qu’il déclare être le Cor. Il prétend que c’est un trésor transmis de génération en génération dans sa Maison depuis la Destruction du Monde. Je ne sais pas si les Chasseurs découvriront jamais le Cor, mais ils récolteront sûrement dix mille mensonges en cours de route.