— Moiraine affirme qu’il s’agit du Cor », déclara Rand.
La gaieté de Thom s’évanouit d’un coup. « Ah, oui ? Je croyais que tu avais dit qu’elle n’était pas avec vous.
— Elle n’y est pas, Thom. Je ne l’ai pas vue depuis que j’ai quitté Fal Dara, dans le Shienar, et pendant un mois avant ça, elle ne m’a pas adressé deux paroles à la suite. » Il ne put empêcher sa voix de se teinter d’amertume. Et quand elle a parlé, j’ai regretté qu’elle n’ait pas continué à m’ignorer. Je ne la laisserai plus jamais me mener par le bout du nez, que la Lumière les brûle, elle et toutes les autres Aes Sedai. Non. Excepté Egwene. Et Nynaeve. Il prit conscience que Thom l’observait avec attention. « Moiraine n’est pas ici, Thom. Je ne sais pas où elle est et ne m’en soucie pas.
— Eh bien, au moins avez-vous eu assez de bon sens pour ne pas le proclamer sur les toits. Sans quoi le Faubourg entier aurait appris la nouvelle à l’heure qu’il est et la moitié de Cairhien serait à l’affût pour mettre la main dessus. La moitié du monde, même.
— Oh, nous avons gardé le secret, Thom. Et il faut que je le rapporte à Fal Dara sans que les Amis des Ténèbres ou qui que ce soit d’autre s’en emparent. Il y a bien là suffisamment pour vous servir de thème à un récit, n’est-ce pas ? J’aurais grand besoin d’un ami au fait du train du monde. Vous avez voyagé partout ; vous êtes au courant de choses que je n’imagine même pas. Loial et Hurin sont plus expérimentés que moi et, malgré cela, nous trois avançons comme dans le brouillard.
— Hurin… ? Non, n’explique pas. Je ne veux pas savoir. » Le ménestrel recula son siège et s’en alla regarder par la fenêtre. « Le Cor de Valère. Cela signifie que la Dernière Bataille approche. Qui s’en apercevra ? Avez-vous vu les gens s’esbaudir là-bas dans les rues ? Que les barges chargées de céréales s’arrêtent une semaine et ils ne riront plus. Galldrian croira qu’ils sont devenus des Aiels du premier jusqu’au dernier.
Les nobles jouent tous au Jeu des Maisons, ils intriguent pour approcher du Roi, ils intriguent pour conquérir plus de puissance que lui, ils intriguent pour renverser Galldrian et devenir à sa place le Souverain. Ou la Souveraine. Ils s’imagineront que l’Ultime Bataille n’est qu’une manœuvre de dissuasion dans le Jeu. » Il se détourna de la fenêtre. « Je ne suppose pas que vous parlez de chevaucher simplement jusqu’au Shienar pour déposer le Cor entre les mains de… de qui ?… le Roi ? Pourquoi le Shienar ? Les légendes relient toujours le Cor à Illian. »
Rand regarda Loial. Les oreilles de l’Ogier étaient affaissées. « Au Shienar, parce que je sais à qui le remettre là-bas. Et il y a des Amis du Ténébreux et des Trollocs à nos trousses.
— Pourquoi n’en suis-je pas étonné ? Non. Je suis peut-être un vieux fou, mais je veux l’être à ma façon. Garde la gloire pour toi, mon garçon.
— Thom…
— Non ! »
Un silence s’établit, troublé seulement par un craquement du lit sous le poids de Loial qui changeait de position. Rand demanda finalement : « Loial, cela vous ennuierait-il de nous laisser seuls un moment, Thom et moi ? S’il vous plaît ? »
Loial parut surpris – les huppes de ses oreilles se dressèrent presque en pointe – mais il acquiesça d’un hochement de tête et se leva. « Ces parties de dés dans la grande salle avaient l’air intéressantes. Peut-être me laissera-t-on jouer. » Thom dévisagea Rand d’un regard soupçonneux tandis que la porte se refermait sur l’Ogier.
Il y avait des choses qu’il avait besoin de connaître, des choses que Thom savait, il en était certain – le ménestrel s’était révélé naguère en possession d’un grand nombre de renseignements concernant une surprenante quantité de sujets – mais il se demandait comment poser ses questions. « Thom, finit-il par dire, existe-t-il des livres qui contiennent Le Cycle de Karaethon ? » Plus facile d’en parler de cette façon que des Prophéties du Dragon.
« Dans les grandes bibliothèques, répondit Thom lentement. Un bon nombre traduit et même des livres écrits dans l’Ancienne Langue, ici et ailleurs. » Rand s’apprêtait à s’informer s’il y avait moyen pour lui de s’en procurer, mais le ménestrel reprit : « L’Ancienne Langue a sa musique propre ; par contre, trop de gens, même parmi les nobles, n’ont pas de nos jours la patience de l’écouter. Les nobles sont tous censés avoir la pratique de cette Ancienne Langue, néanmoins beaucoup en ont seulement une teinture suffisante pour impressionner ceux qui l’ignorent. Les traductions n’ont pas la même musicalité, à moins d’être récitées sur le mode du Grand Chant et parfois cela modifie la signification du texte encore davantage que la plupart des traductions. Le Cycle comporte une strophe – elle se scande mal quand on la transcrit mot à mot, mais elle garde intégralement son sens – qui dit ceci :
Il tendit la main et passa un doigt sur les hérons brodés autour du col droit de Rand.
Pendant un instant, ce dernier ne put que le considérer avec ébahissement puis, quand il eut recouvré la parole, il avait la voix tremblante. « Comptez cinq avec l’épée. La poignée, la lame et le fourreau. » Il retourna la main contre la table, cachant l’empreinte sur sa paume. Il en était conscient pour la première fois depuis que le baume de Séléné en avait apaisé la brûlure. Cette marque n’était pas douloureuse, mais il la savait là.
« Tu as raison. » Thom eut un rire bref. « Une autre strophe me revient en tête.
Par deux fois se lève le jour où son sang est versé.
Une fois pour un deuil, une fois pour une naissance.
Rouge sur noir, le sang du Dragon teint le roc du Shayol Ghul.
Dans le Gouffre du Destin son sang libérera les humains de l’emprise de l’Ombre. »
Rand secoua la tête dans un mouvement de dénégation, mais Thom n’y prêta apparemment pas attention. « Je me demande bien comment le jour peut se lever deux fois, mais aussi il faut admettre qu’une bonne partie de tout cela n’a pas grand sens. La Pierre de Tear ne tombera que lorsque Callandor sera brandie par le Dragon Réincarné, mais l’Épée-qui-ne-peut-pas-être-touchée repose au cœur de la Pierre, alors comment la brandirait-il avant, hein ? Bah, peu importe. Je soupçonne que les Aes Sedai veulent que les événements concordent d’aussi près que possible avec les Prophéties. Mourir quelque part dans les Terres Maudites serait payer un prix élevé pour s’y conformer. »
Ce fut un effort pour Rand de répondre d’un ton calme, mais il y parvint. « Aucune Aes Sedai ne m’utilise pour quoi que ce soit. Je vous l’ai dit, la dernière fois que j’ai vu Moiraine, j’étais dans le Shienar. Elle a déclaré que je pouvais aller où bon me semblait et je suis parti.
— Et il n’y a pas d’Aes Sedai avec toi maintenant ? Absolument aucune ?
— Aucune. »
Thom lissa ses longues moustaches blanches de ses doigts repliés. Il avait l’air satisfait en même temps qu’intrigué. « Alors pourquoi me questionner sur les Prophéties ? Pourquoi renvoyer l’Ogier de la chambre ?