— Je… je ne voulais pas le bouleverser. Il est déjà assez nerveux à cause du Cor. C’est cela que je voulais demander. Est-ce que le Cor est mentionné dans le… les Prophéties ? » Il était toujours incapable d’en parler sans réticence. « Tous ces faux Dragons et maintenant voilà le Cor retrouvé. Les gens croient que le Cor de Valère est censé rameuter les héros morts pour lutter contre le Ténébreux lors de la Dernière Bataille et le… le Dragon Réincarné… est censé combattre le Ténébreux au cours de cette Bataille. Cela paraissait naturel de poser la question.
— Oui, je suppose. Ils ne sont pas nombreux, ceux qui savent que le Dragon Réincarné mènera l’ultime combat ou, s’ils le savent, ils croient qu’il se rangera au côté du Ténébreux. Il n’y en a pas beaucoup qui lisent les Prophéties pour se renseigner. Qu’est-ce que tu disais à propos du Cor ? « Est censé » ?
— J’en ai appris un peu plus long depuis que nous avons été séparés, Thom. Les héros viendront pour quiconque sonnera du Cor, même un Ami du Ténébreux. »
Les sourcils broussailleux de Thom se haussèrent jusqu’au ras de ses cheveux. « Alors là, voilà quelque chose que j’ignorais. Oui, tu en as appris plus long.
— Cela ne veut pas dire que je permettrai à la Tour Blanche de m’utiliser comme faux Dragon. Je ne veux rien avoir à faire avec les Aes Sedai ou les Faux Dragons, ou le Pouvoir ou… » Rand se mordit la langue. Dès que tu te laisses emporter par la colère, tu ne contrôles plus ce que tu racontes. Imbécile !
« Pendant un temps, mon petit, j’ai cru que c’était toi que cherchait Moiraine et je pensais même avoir deviné pourquoi. Vois-tu, aucun homme ne choisit de canaliser le Pouvoir. C’est quelque chose qui l’affecte, comme une maladie. On ne peut pas reprocher à un homme de tomber malade, même si cela risque de vous tuer, vous aussi.
— Votre neveu pouvait canaliser, n’est-ce pas ? Vous m’avez dit que c’est pour cette raison que vous nous aidiez, parce que votre neveu avait eu des ennuis avec la Tour Blanche et que personne ne s’était trouvé là pour l’aider. Il n’y a qu’une sorte d’ennuis que les hommes risquent d’avoir avec les Aes Sedai. »
Thom regarda fixement le dessus de la table, en pinçant les lèvres. « Inutile de le nier, je suppose. Tu comprends, avoir un parent capable de canaliser n’est pas un sujet de conversation que l’on tient à aborder. Aaagh ! L’Ajah Rouge n’a pas donné une seule chance à Owyn. Elle l’a neutralisé, puis il est mort. Il a simplement renoncé à vivre… » Il eut un long soupir attristé.
Rand frissonna. Pourquoi Moiraine ne m’a-t-elle pas neutralisé ? « Une chance, Thom ? Voulez-vous dire qu’il aurait pu s’en sortir par un moyen quelconque ? Qu’il aurait pu ne pas devenir fou ? Ne pas mourir ?
— Owyn avait combattu ce don pendant presque trois ans. Il n’avait jamais nui à personne. Il n’a utilisé le Pouvoir que lorsqu’il n’a pas pu faire autrement, et alors seulement pour aider son village. Il… » Thom abandonna son plaidoyer. « J’imagine qu’il n’y avait pas le choix. Les gens de l’endroit où il habitait m’ont dit qu’il s’était conduit bizarrement tout au long de sa dernière année. Ils ne tenaient guère à en parler et ils ont été bien près de me lapider quand ils ont découvert que j’étais son oncle. Je soupçonne qu’il était effectivement en train de devenir fou. N’empêche, il était de mon sang, mon petit. Je ne peux pas féliciter les Aes Sedai de ce qu’elles lui ont fait, même si elles y étaient obligées. Si Moiraine t’a laissé partir, alors réjouis-toi de t’en être tiré. »
Rand garda le silence un instant. Que tu es bête ! Bien sûr qu’on n’y échappe jamais. Tu vas devenir fou et tu mourras, quoi que tu entreprennes. En revanche, Ba’alzamon a prétendu… « Non ! » Il rougit sous le regard scrutateur de Thom. « Je veux dire… je m’en suis sorti, Thom. N’empêche, j’ai encore le Cor de Valère. Songez-y, Thom. Le Cor de Valère. D’autres ménestrels seraient en mesure de raconter des histoires à son sujet, mais vous pourriez affirmer l’avoir eu entre vos mains, vous. » Il se rendit compte qu’il parlait comme Séléné, mais cela l’incita seulement à se demander où elle se trouvait. « Il n’y a personne dont je souhaite la présence parmi nous autant que la vôtre, Thom. »
Thom fronça les sourcils comme s’il réfléchissait mais, finalement, il secoua la tête. « Mon garçon, j’ai de l’amitié pour toi, mais tu sais aussi bien que moi que j’ai apporté mon concours auparavant seulement parce qu’une Aes Sedai était mêlée à votre affaire. Seaghan n’essaie pas de m’estamper davantage que je m’y attends et, en ajoutant le Don du Roi à ce qu’il me donne, je ne parviendrais jamais à gagner autant dans les villages. À ma très grande surprise, Dena a l’air de m’aimer – aussi surprenant, le sentiment est réciproque de ma part. Voyons, qu’est-ce qui pourrait m’inciter à abandonner cela pour aller me faire pourchasser par des Trollocs et des Amis du Ténébreux ? Le Cor de Valère ? Oh, c’est une tentation, je l’admets, mais non. Non, je ne veux pas me retrouver entraîné de nouveau dans cette aventure. »
Il se pencha pour prendre un des étuis de bois, long et étroit. Quand il l’ouvrit, une flûte apparut posée à l’intérieur, d’une facture simple mais ornée d’argent. Il referma l’étui et le poussa de l’autre côté de la table.
« Tu auras peut-être besoin de gagner de nouveau ton dîner, un de ces jours, mon garçon.
— C’est bien possible, dit Rand. Au moins nous pouvons bavarder ensemble. Je resterai à… »
Le ménestrel secouait la tête. « Mieux vaut une rupture nette, mon garçon. Si tu reviens toujours dans les parages, en admettant même que tu n’en parles pas, je ne réussirai pas à me sortir le Cor de l’esprit. Et je refuse de m’impliquer dans cette histoire. Je m’y refuse absolument. »
Après le départ de Rand, Thom jeta son manteau sur le lit et s’assit, les coudes sur la table. Le Cor de Valère. Comment ce jeune paysan a-t-il découvert… Il coupa court à ce genre de réflexion. Qu’il songe trop longtemps au Cor et il se retrouverait galopant avec Rand pour l’emporter au Shienar. Oui, cela constituerait un beau récit, la chevauchée pour emporter le Cor de Valère vers les pays des Marches avec aux trousses des Trollocs et des Amis des Ténèbres acharnés à la poursuite. Fronçant les sourcils, il se rappela Dena. En admettant même qu’elle ne l’ait pas aimé, un talent comme le sien ne se rencontrait pas tous les jours. Et elle l’aimait réellement, encore qu’il fût bien incapable d’imaginer pourquoi.
« Vieil imbécile, dit-il entre haut et bas.
— Oui, un vieil imbécile », s’écria Zéra depuis le seuil de la chambre. Il sursauta ; il avait été tellement absorbé dans ses pensées qu’il n’avait pas entendu la porte s’ouvrir. Il fréquentait Zéra depuis des années, au gré de ses pérégrinations, et elle s’était toujours prévalue de leur amitié pour lui parler avec franchise. « Un vieux fou qui se remet à jouer le Jeu des Maisons. À moins que mes oreilles ne me trahissent, ce jeune seigneur a sur la langue l’accent d’Andor. Il n’est pas Cairhienin, c’est sûr et certain. Le Daes Dae’mar est déjà assez dangereux sans laisser un seigneur étranger t’impliquer dans ses intrigues. »
Thom cilla, puis se représenta l’aspect de Rand. Son costume avait effectivement une assez belle allure pour convenir à un seigneur. Il vieillissait, pour laisser des détails de ce genre lui échapper. Avec mélancolie, il se rendit compte qu’il se demandait s’il allait raconter la vérité à Zéra ou la laisser continuer à s’enferrer dans ses déductions. Rien que d’évoquer le Grand Jeu, je me mets à y jouer. « Ce garçon est un berger, Zéra, originaire des Deux Rivières. »