La voix de Loial lui parvint dans un murmure : « Il y a une porte ! » Un des Trollocs fit un pas hors de la zone d’ombre et les autres, rassemblant leur courage, l’imitèrent. Comme d’une très grande distance, Rand entendit s’exclamer la femme à la fenêtre et Loial crier quelque chose.
Sans réfléchir, Rand se dressa. Il devait arrêter les Trollocs d’une manière ou de l’autre, sinon ils le rattraperaient ainsi que Loial et Séléné. Il saisit un des allume-feu en combustion et se précipita sur le tube le plus proche. Lequel s’inclina, commença à tomber et Rand l’empoigna par sa base carrée en bois ; le tube était pointé droit sur les Trollocs. Ils ralentirent, hésitants – la femme à la fenêtre hurla – et Rand posa le bout fumant de rallume-feu sur la mèche juste à l’endroit où elle rejoignait le tube.
Le claquement sourd résonna aussitôt et l’épais socle de bois le frappa à la poitrine, le jetant à terre. Un grondement pareil à un coup de tonnerre retentit dans la nuit et une aveuglante gerbe de lumière troua l’obscurité.
Clignant des paupières, Rand se releva en chancelant, toussant à cause de l’épaisse fumée âcre, des sifflements plein les oreilles. Il ouvrit de grands yeux stupéfaits. La moitié des tubes et tous les râteliers gisaient renversés et un coin du bâtiment à côté duquel s’étaient trouvés les Trollocs avait tout simplement disparu, des flammes léchant des fragments de planches et de chevrons. Des Trollocs, ne restait pas trace.
À travers le tintement de ses oreilles, Rand perçut des clameurs provenant du bâtiment des Illuminateurs. Il s’élança d’un pas de course vacillant, s’engagea pesamment dans la ruelle. À mi-chemin, il trébucha sur quelque chose et se rendit compte que c’était sa cape. Il la ramassa sans s’arrêter. Derrière lui, les cris des Illuminateurs emplissaient la nuit.
Loial sautillait avec impatience d’un pied sur l’autre à côté de la porte ouverte. Et il était seul.
« Où est Séléné ? s’exclama Rand.
— Elle est repartie là-bas, Rand. J’ai essayé de la retenir et elle m’a échappé des mains. »
Rand se retourna en direction du vacarme. À travers le bruit assourdissant qui résonnait sans discontinuer dans ses oreilles, certains cris étaient tout juste discernables. Il y avait de la clarté maintenant là-bas, provenant des flammes.
« Les seaux de sable ! Allez vite chercher les seaux !
— C’est un désastre ! Un désastre !
— Il y en a qui sont partis de ce côté-là ! » Loial agrippa Rand par l’épaule. « Vous ne pouvez pas l’aider, Rand. Pas en vous faisant prendre. Nous devons nous en aller. » Des gens apparurent au bout de la ruelle, des ombres dont la lueur d’incendie par-derrière dessinait le contour, et Loial les désigna du geste. « Venez, Rand ! »
Ce dernier se laissa entraîner par l’embrasure de la porte dans l’obscurité. Le feu s’affaiblit derrière eux jusqu’à ne plus être qu’un reflet dans la nuit et les lumières du Faubourg se rapprochèrent. Rand souhaitait presque voir apparaître d’autres Trollocs, quelque chose qu’il puisse combattre. Mais il n’y avait que la brise nocturne qui agitait l’herbe.
« J’ai essayé de l’arrêter », dit Loial. Un long silence suivit. « Nous ne pouvions rien faire, en vérité. On nous aurait seulement capturés nous aussi. »
Rand soupira. « Je sais, Loial. Vous avez agi au mieux. » Il marcha à reculons pendant quelques pas, contemplant la lueur de l’incendie. Elle semblait moins forte ; les Illuminateurs devaient être en train d’éteindre les flammes. « Il faut que je m’arrange pour lui porter secours. » Comment ? Grâce au saidin ? Au Pouvoir ? Il frissonna. « Il le faut. »
Ils traversèrent le Faubourg par les rues éclairées, plongés dans un silence contre lequel ne put prévaloir la gaieté ambiante.
Lorsqu’ils entrèrent au Défenseur du Rempart du Dragon, l’aubergiste présenta son plateau avec un parchemin scellé.
Rand le prit et contempla le sceau. Un croissant de lune et des étoiles. « Qui a déposé cela ? Quand ?
— Une vieille femme, mon Seigneur. Il n’y a pas un quart d’heure. Une servante, encore qu’elle n’ait pas dit à quelle Maison elle appartenait. » Cuale arbora un sourire invitant aux confidences.
« Merci », dit Rand qui considérait toujours le sceau. L’aubergiste les regarda monter à l’étage d’un air pensif.
Hurin ôta sa pipe de sa bouche quand Rand et Loial entrèrent dans la chambre. Hurin avait sur la table son épée et son brise-épée qu’il astiquait avec un chiffon huilé. « Vous êtes restés longtemps avec le ménestrel, mon Seigneur. Va-t-il bien ? »
Rand sursauta. « Comment ? Thom ? Oui, il va bien… » Il rompit le sceau avec son pouce et lut.
Quand je crois savoir ce que vous allez faire, vous agissez autrement. Vous êtes un homme dangereux. Peut-être ne se passera-t-il pas longtemps avant que nous soyons réunis. Pensez au Cor. Pensez à la gloire. Et pensez à moi, car vous êtes toujours mien.
De nouveau le billet ne comportait pas d’autre signature que son écriture cursive.
« Toutes les femmes sont-elles folles ? » s’exclama Rand à l’adresse du plafond. Hurin haussa les épaules. Rand se jeta dans l’autre fauteuil, celui construit pour un Ogier ; ses pieds pendillaient au-dessus du sol, mais il ne s’en souciait pas. Il contemplait le coffre enveloppé d’une couverture sous le bord du lit de Loial. Pensez à la gloire. « Je voudrais bien qu’Ingtar arrive. »
28
Un nouveau fil dans le tissage du Dessin
Tout en chevauchant, Perrin regardait avec malaise les montagnes de la Dague-du-Meurtrier-des-Siens. La pente s’élevait toujours et semblait devoir monter sans fin, bien qu’il eût l’idée que la crête du défilé n’était probablement pas très loin. D’un côté de la piste, le terrain plongeait de façon abrupte jusqu’à un torrent peu profond qui se précipitait en écumant contre des rocs aigus ; de l’autre côté, les montagnes se dressaient en une série de falaises déchiquetées, pareilles à des cascades de pierre figées. La piste elle-même filait à travers des champs de blocs erratiques, certains de la taille d’une tête humaine et d’autres gros comme une charrette. Se cacher dans cette caillasse ne demandait pas grande habileté.
Les loups disaient qu’il y avait des gens dans les montagnes. Perrin se demanda s’il s’agissait de quelques Amis du Ténébreux. Les loups l’ignoraient, ou ne s’en souciaient pas. Ils savaient seulement que les Difformes se trouvaient quelque part en avant. Encore loin devant, malgré le train rapide imposé par Ingtar à la colonne. Perrin remarqua que Uno observait les montagnes qui les entouraient avec à peu près le même sentiment que lui.
Mat, son arc en bandoulière, allait son chemin avec une apparente insouciance, jonglant avec trois balles colorées, cependant il paraissait plus pâle qu’auparavant. Vérine l’examinait deux ou trois fois par jour, à présent, d’un air soucieux, et Perrin était sûr qu’elle avait tenté au moins une fois de le Guérir, mais sans que cela fasse une différence notable aux yeux de Perrin. En tout cas, elle semblait plus absorbée par quelque chose dont elle ne parlait pas.
Rand, songea Perrin en regardant le dos de l’Aes Sedai. Elle chevauchait toujours à la tête de la colonne avec Ingtar et elle voulait toujours qu’ils avancent encore plus vite que ne le permettait le seigneur du Shienar. D’une manière ou de l’autre, elle est au courant pour Rand. Des images transmises par les loups lui traversèrent l’esprit – des fermes bâties en pierre et des villages aux maisons étagées sur des terrasses, tous au-delà des pics montagneux ; les loups ne les voyaient pas différemment des collines ou des prés, sauf qu’ils les considéraient comme du terrain gâché. Pendant un instant, il se surprit à partager ce regret, se souvenant d’endroits que les Deux-Pattes avaient abandonnés depuis longtemps, se rappelant la ruée rapide au milieu des arbres, le claquement de ses dents se refermant sur le jarret alors que le cerf tentait de fuir et… Avec un effort, il repoussa les loups de son esprit. Ces Aes Sedai vont nous détruire tous.