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Un murmure s’éleva dans le groupe de cavaliers du Shienar. Urien les dévisagea avec une fierté qui le fit paraître les regarder de haut.

« La Terre Triple ? » répéta Mat d’un ton interrogateur.

Perrin se dit qu’il avait l’air encore plus pâle ; pas exactement comme s’il était malade, plutôt comme s’il était resté trop longtemps sans être exposé au soleil.

« Vous l’appelez le Désert, répliqua Urien. Pour nous, c’est la Terre Triple. Une pierre à façonner afin de nous former ; un terrain de mise à l’épreuve, afin de mesurer notre valeur ; et un châtiment pour le péché.

— Quel péché ? » questionna Mat. Perrin retint son souffle, s’attendant à voir étinceler les lances dans la main d’Urien.

L’Aiel haussa les épaules. « Cela se passait il y a si longtemps que personne ne s’en souvient. À part les Sagettes et les chefs de clan, et ils ne veulent pas en parler. Cela doit être un très grand péché pour qu’ils ne puissent se résoudre à nous mettre au courant, mais le Créateur nous châtie bien.

— Des Trollocs, insista Ingtar. Avez-vous vu des Trollocs ? »

Urien fit un signe de dénégation. « Dans ce cas-là, je les aurais tués, mais je n’ai vu que le ciel et les rochers. »

Ingtar secoua la tête, son intérêt dissipé, mais Vérine parla d’une voix où perçait une intense concentration.

« Ce Rhuidean. Qu’est-ce que c’est ? Où est-ce ? Comment sont choisies les jeunes femmes qui y vont ? »

Le visage d’Urien devint neutre, ses paupières voilèrent les yeux. « Il ne m’est pas possible d’en parler, Sagette. »

Involontairement, la main de Perrin empoigna la hache. À cause de ce qui résonnait dans la voix d’Urien. Ingtar lui aussi s’était tendu, prêt à dégainer, et un frémissement parcourut le groupe de cavaliers, mais Vérine avança vers l’Aiel presque à toucher sa poitrine et leva la tête pour le regarder dans les yeux.

« Je ne suis pas une Sagette comme vous l’entendez, Urien, déclara-t-elle d’un ton pressant. Je suis une Aes Sedai. Racontez-moi ce qu’il vous est possible de dire concernant Rhuidean. »

L’homme qui avait été prêt à se battre seul contre vingt avait à présent l’air de souhaiter échapper à cette unique femme rondelette aux cheveux grisonnants. « Je… je ne peux vous dire que ce qui est connu de tous. Rhuidean se trouve sur le territoire des Aiels Jenn, le treizième clan. Je ne peux parler d’eux que pour les nommer. Personne n’est autorisé à aller là-bas, à part les femmes qui désirent devenir Sagettes ou les hommes qui souhaitent être chefs de clan. Peut-être les Aiels Jenn choisissent-ils parmi eux ; je ne le sais pas. Beaucoup y vont ; peu reviennent et ceux-là portent la marque de ce qu’ils sont – Sagettes ou chefs de clan. Rien de plus je ne puis dire, Aes Sedai. Rien de plus. »

Vérine continuait à le dévisager, les lèvres pincées.

Urien regarda le ciel comme s’il essayait d’en fixer le souvenir dans sa mémoire. « Allez-vous maintenant me mettre à mort, Aes Sedai ? »

Elle cligna des paupières. « Quoi ?

— Allez-vous me mettre à mort maintenant ? L’une des prophéties de jadis dit que si jamais nous manquons de faire ce que demandent les Aes Sedai, elles nous tueront. Je sais que votre pouvoir est plus grand que celui des Sagettes. » L’Aiel eut un brusque rire sans joie. Une lueur farouche brillait dans ses yeux. « Déclenchez vos éclairs, Aes Sedai. Je danserai avec eux. »

L’Aiel croyait qu’il allait mourir et il n’avait pas peur. Perrin se rendit compte qu’il en était resté la bouche ouverte et la referma brusquement.

« Que ne donnerais-je pas pour vous avoir dans la Tour Blanche, murmura Vérine en contemplant Urien. Ou simplement vous voir disposé à parler. Oh, calmez-vous, mon garçon. Je n’ai pas l’intention de vous faire de mal. À moins que vous n’ayez l’intention, vous, de m’en faire, avec vos histoires de danse. »

Urien paraissait abasourdi. Il regarda les cavaliers du Shienar en selle autour de lui, comme s’il croyait à une ruse. « Vous n’êtes pas une Vierge de la Lance, répliqua-t-il avec lenteur. Comment pourrais-je frapper une femme qui n’a pas épousé la Lance ? C’est interdit sauf pour sauver sa vie, et encore je suis prêt à supporter auparavant bien des blessures pour éviter de frapper.

— Pourquoi êtes-vous ici, à une telle distance de votre pays ? demanda-t-elle. Pourquoi êtes-vous venu vers nous ? Vous auriez pu rester dans les rochers et nous ne nous serions jamais douté que vous étiez là. » L’Aiel hésita et elle poursuivit : « Ne dites que ce que vous êtes désireux de dire. J’ignore ce que font vos Sagettes, mais je ne vous causerai aucun mal ni n’essaierai de vous contraindre.

— Ainsi parlent les Sagettes, répliqua Urien d’un ton sarcastique, néanmoins même un chef de clan doit avoir du cœur au ventre pour ne pas agir selon leur volonté. » Il parut choisir ses mots avec soin. « Je cherche… quelqu’un. Un homme. » Son regard passa sur Perrin, sur Mat et sur les guerriers du Shienar, les éliminant tous. « Celui-qui-vient-avec-l’Aube. Il est dit qu’il y aura de grands signes et présages de son arrivée. J’ai vu que vous étiez du Shienar d’après l’armure de votre escorte, et vous avez l’aspect d’une Sagette, alors j’ai pensé que vous aviez peut-être été avertie de grands événements, les événements qui devraient l’annoncer.

— Un homme ? » La voix de Vérine était douce, mais ses yeux avaient un regard aussi perçant qu’un poignard. « Quels sont ces signes ? »

Urien secoua la tête. « Il est dit que nous les connaîtrons quand nous en entendrons parler, de même que nous le reconnaîtrons quand nous le verrons, car il sera marqué. Il viendra de l’ouest, par-delà l’Échine du Monde, mais il sera de notre sang. Il ira à Rhuidean et nous conduira hors de la Terre Triple. » Il prit une lance dans sa main droite. Cuir et métal grincèrent comme les soldats tiraient leur épée, et Perrin se rendit compte que lui-même avait de nouveau empoigné sa hache mais, d’un coup d’œil irrité, Vérine leur intima à tous de se tenir tranquilles. Urien traça dans la poussière un cercle avec la pointe de sa lance, puis dessina en travers une ligne sinueuse. « Il est dit que par ce signe il vaincra. »

Ingtar regarda le symbole avec un froncement de sourcils, ne le reconnaissant visiblement pas, mais Mat murmura un juron et Perrin sentit sa bouche se dessécher. L’antique symbole des Aes Sedai.

Du bout du pied, Vérine effaça le dessin. « Je suis dans l’impossibilité de vous indiquer où il se trouve, Urien, déclara-t-elle, et je n’ai entendu parler d’aucun signe ou prodige permettant de vous guider vers lui.

— Alors je vais continuer ma quête. » Ce n’était pas une question, pourtant Urien attendit qu’elle ait acquiescé d’un signe de tête avant de dévisager les hommes du Shienar avec fierté, avec défi, puis de leur tourner le dos. Il s’éloigna d’une démarche souple et disparut entre les rochers sans un regard en arrière.

Plusieurs parmi les guerriers se mirent à bougonner. Uno proféra quelque chose concernant « cette espèce de sacré fou d’Aiel » et Masema grommela qu’ils auraient dû laisser l’Aiel en pâture aux corbeaux.

« Nous avons perdu un temps précieux, déclara Ingtar d’une voix forte. Nous allons accélérer l’allure pour le rattraper.

— Oui, acquiesça Vérine, il nous faut accélérer l’allure. »

Ingtar lui jeta un coup d’œil, mais l’Aes Sedai contemplait le sol remué, où son pied avait effacé le symbole.

« À terre, ordonna-t-il. Les armures sur les chevaux de bât. Nous sommes maintenant dans le Cairhien. Pas question que les Cairhienins s’imaginent que nous sommes venus les combattre. Dépêchez-vous ! »

Mat se pencha vers Perrin. « Est-ce que… crois-tu qu’il parlait de Rand ? C’est absurde, je sais, mais même Ingtar pense que c’est un Aiel.