« Muadh s’entretient en ce moment avec un jeune homme, mon Seigneur Capitaine, annonça Byar. L’Enfant Jeral vient d’arriver avec un message. »
Bornhald indiqua de la main à Jeral de parler.
L’Enfant garda sa posture rigide. « Les compliments de Jaichim Carridin qui guide la Main de la Lumière dans… commença-t-il, le regard fixé sur l’horizon.
— Je n’ai nul besoin des compliments de l’Inquisiteur », grommela Bornhald. Il vit l’air surpris du messager. Jeral était encore jeune. D’ailleurs, Byar semblait lui aussi mal à l’aise. « Transmettez-moi son message, hein ? Pas mot pour mot, à moins que je ne le demande. Expliquez-moi simplement ce qu’il veut. »
L’Enfant, qui s’était apprêté à réciter, avala sa salive avant de commencer. « Mon Seigneur Capitaine, il… il dit que vous amenez un trop grand nombre d’hommes trop près de la Pointe de Toman. Il dit que les Amis du Ténébreux séjournant sur la Plaine d’Almoth doivent être éliminés et vous devez – pardonnez-moi, Seigneur Capitaine – vous devez rebrousser chemin immédiatement et prendre la direction du cœur de la Plaine. » Il resta au garde-à-vous, attendant.
Bornhald l’examina. La poussière de la Plaine maculait le visage de Jeral, ainsi que son manteau et ses bottes. « Allez-vous chercher quelque chose à manger, lui dit Bornhald. Il y a sûrement de l’eau pour vous laver dans une de ces maisons, si vous le désirez. Revenez me trouver dans une heure. J’aurai des messages à vous confier. » Il congédia de la main le jeune homme.
« Les Inquisiteurs ont peut-être raison, mon Seigneur Capitaine, dit Byar après le départ de Jeral. Il y a de nombreux villages dispersés dans la Plaine et les Amis du Ténébreux… »
Le claquement de la paume de Bornhald sur la table l’interrompit. « Quels Amis du Ténébreux ? Je n’ai rien vu dans aucun village qu’il a ordonné de prendre, sinon des fermiers et des artisans alarmés à l’idée que nous allions brûler leurs moyens d’existence, et quelques vieilles femmes qui s’occupent de malades. » Le visage de Byar était une démonstration de l’art de se dépouiller de toute expression ; il était toujours plus prompt que Bornhald à déceler partout des Amis du Ténébreux. « Et les enfants, Byar ? Est-ce que les enfants d’ici deviennent des Amis du Ténébreux ?
— Les péchés de la mère retombent sur les enfants jusqu’à la cinquième génération et les péchés du père jusqu’à la dixième », cita Byar. Cependant il paraissait mal à l’aise. Même Byar n’avait jamais tué d’enfant.
« Vous êtes-vous jamais avisé, Byar, de vous demander pourquoi Carridin nous a enlevé nos bannières et les manteaux des hommes dont les Inquisiteurs ont pris le commandement ? Cela indique quelque chose, non ?
— Il doit avoir ses raisons, Seigneur Capitaine, répliqua Byar avec hésitation. Les Inquisiteurs ont toujours des raisons, même quand ils ne les communiquent pas à nous autres. »
Bornhald se contint en se rappelant que Byar était un bon soldat. « Les Enfants portent des manteaux du Tarabon dans le nord, Byar, et ceux qui sont dans le sud des manteaux domanis. Je n’aime pas ce que cela me donne à penser. Il y a des Amis du Ténébreux ici, mais ils sont à Falme et non pas dans la Plaine. Quand Jeral remontera à cheval, il ne partira pas seul. Des messages iront à tous les groupes d’Enfants que je sais où joindre. J’ai l’intention d’emmener la Légion à la Pointe de Toman, Byar, pour voir ce que veulent faire les vrais Amis du Ténébreux, ces Seanchans. »
Byar parut troublé mais, avant qu’il ait eu le temps de prendre la parole, Muadh apparut avec un des prisonniers. Le jeune homme transpirant d’inquiétude, revêtu d’un haubert ouvragé qui avait subi des vicissitudes, lançait des coups d’œil craintifs en direction du visage terrifiant de Muadh.
Bornhald dégaina son poignard et commença à se nettoyer les ongles. Il n’avait jamais compris pourquoi cela rendait quelques personnes nerveuses, néanmoins il utilisait ce jeu de scène. Même son sourire grand-paternel fit pâlir le visage sali du prisonnier. « Maintenant, jeune homme, vous allez me dire tout ce que vous savez concernant ces étrangers, hein ? Si vous avez besoin de réfléchir à ce que vous avez à raconter, je vous renverrai dehors avec l’Enfant Muadh pour mettre vos idées en ordre. »
Le prisonnier regarda vivement Muadh d’une prunelle dilatée. Puis les mots commencèrent à jaillir de sa bouche.
L’ample houle de l’Océan d’Aryth imprimait du roulis à L’Écume, mais les pieds écartés de Domon lui assuraient un bon équilibre pendant qu’il portait le long tube de la lunette d’approche à son œil pour étudier le grand vaisseau qui les poursuivait. Poursuivait et peu à peu gagnait sur eux. Le vent dans lequel naviguait L’Écume n’était ni le plus favorable ni le plus fort mais, à l’endroit où l’autre bateau écrasait les lames en montagnes d’écume sous sa proue renflée, il n’aurait pas pu souffler avec plus de puissance. La côte de la Pointe de Toman se dressait à l’est, falaises sombres et bandes étroites de sable. Domon avait préféré ne pas emmener L’Écume trop au large et maintenant il craignait d’avoir à s’en repentir.
« Les étrangers, Capitaine ? » Yarin avait dans la voix l’accent de l’angoisse. « Est-ce un bateau des étrangers ? »
Domon abaissa la lunette d’approche, mais son œil semblait toujours empli par ce haut vaisseau pansu avec ses curieuses voiles nervurées. « Seanchan », dit-il, et il entendit Yarin pousser un gémissement. Il tambourina de ses gros doigts sur la lisse, puis ordonna à l’homme de barre : « Rapprochez-vous de la côte. Ce navire n’osera pas se risquer dans les eaux peu profondes où L’Écume peut naviguer. »
Yarin cria des ordres et l’équipage se hâta de haler les vergues tandis que le timonier pesait sur la barre pour orienter la proue davantage vers la côte. L’Écume avança plus lentement, puisqu’elle s’était ainsi rapprochée du lis du vent, mais Domon était certain de pouvoir atteindre les petits fonds avant que l’autre vaisseau arrive à sa hauteur. Des soutes seraient-elles pleines que mon Écume naviguerait encore par moins de fond que ne le pourrait cette grande coque.
Son bateau était plus haut sur l’eau que lorsqu’il était parti de Tanchico. Un tiers de la cargaison de fusées d’artifice qu’il avait embarquées là-bas était écoulé, vendu dans les villages de pêcheurs de la Pointe de Toman, mais les pièces d’argent qui avaient afflué à la suite de ces ventes de fusée avaient été aussi accompagnées de nouvelles inquiétantes. Les gens avaient parlé des incursions des hauts navires pansus des envahisseurs. Quand ces vaisseaux seanchans s’étaient ancrés au large de la côte, les villageois qui s’étaient rassemblés pour défendre leurs foyers avaient été déchiquetés par la foudre tombée du ciel, alors même que les envahisseurs étaient encore à bord des chaloupes qui les amenaient à terre, et le sol s’était enflammé sous leurs pieds. Domon avait pris cela pour pures fariboles jusqu’à ce qu’on lui montre le sol noirci – et il l’avait vu dans trop de villages pour continuer à douter. Des monstres combattaient au côté des soldats seanchans, non pas qu’une grande résistance leur restât opposée, avaient expliqué les villageois, et certains même prétendaient que les Seanchans aussi étaient des monstres, avec des têtes pareilles à d’énormes insectes.
Dans Tanchico, personne ne savait même comment ils s’appelaient et les Tarabonais parlaient avec assurance de leurs soldats qui rejetaient les envahisseurs à la mer mais, dans chaque ville côtière, il en allait différemment. Les Seanchans disaient aux habitants stupéfaits qu’ils devaient de nouveau prêter les serments oubliés, bien que sans jamais daigner expliquer quand ils les avaient négligés ou ce que ces serments impliquaient. Les jeunes femmes étaient emmenées une par une pour être interrogées et certaines conduites à bord des vaisseaux, après quoi on ne les avait plus jamais revues. Quelques femmes plus âgées avaient également disparu, elles faisaient partie des Guides et des Guérisseuses. De nouveaux maires étaient choisis par les Seanchans, ainsi que de nouveaux Conseils municipaux, et quiconque protestait contre la disparition des femmes ou le fait de n’avoir pas eu voix dans le choix des édiles risquait de se retrouver pendu ou explosant en flamme ou repoussé de côté comme des chiens dont les jappements importunent. Et impossible de savoir quel serait le sort réservé avant qu’il ne soit trop tard.