Il fut conduit dans une autre pièce. Il se dit que ce qui la meublait avait dû être apporté par Turak. Ce mobilier semblait tout en courbes, sans une seule ligne droite, et le bois avait été poli de façon à ce que ressorte son grain inconnu. Il y avait un seul fauteuil, sur un tapis de soie où étaient tissés des oiseaux et des fleurs et une vaste armoire de forme circulaire. Des paravents constituaient de nouvelles parois.
L’homme à la tresse ouvrit les portes de l’armoire, révélant des étagères portant un curieux assortiment de figurines, de coupes, de bols, de vases, cinquante objets différents, pas deux de la même taille ou de la même forme. Domon fut suffoqué quand Turak déposa avec soin le disque à côté de son jumeau.
« De la cuendillar, reprit Turak. Voilà ce dont je fais collection, négociant. Seule l’Impératrice en possède une plus belle. »
Les yeux de Domon lui en sortaient presque de la tête. Si tout ce qui se trouvait sur ces planches était bien de la cuendillar, cela suffirait à acheter un royaume, ou du moins à fonder une importante Maison. Pour en avoir acquis autant, même un roi pourrait s’être mis sur la paille, en admettant même qu’il ait su où en trouver pareille quantité. Domon arbora un sourire.
« Haut et Puissant Seigneur, veuillez accepter cet objet en cadeau. » Il ne tenait pas à s’en séparer, mais cela valait mieux que d’irriter ce Seanchan. Si ça se trouve, les Amis du Ténébreux vont maintenant le pourchasser. « Je ne suis qu’un simple négociant. Je veux seulement faire du commerce. Laissez-moi reprendre la mer et je promets que… »
L’expression de Turak ne changea nullement, mais l’homme à la tresse interrompit Domon d’une exclamation sèche : « Chien non rasé ! Vous parlez de donner au Puissant Seigneur ce que le Capitaine Egeanine a déjà donné. Vous marchandez, comme si le Puissant Seigneur était un… un commerçant ! Vous serez écorché vif en neuf jours, chien, et… » Le mouvement à peine perceptible du doigt de Turak le réduisit au silence.
« Je ne peux pas vous permettre de me quitter, négociant, déclara le Puissant Seigneur. Dans cette terre de briseurs de serments envahie par l’Ombre, je ne trouve personne qui sache s’entretenir avec quelqu’un de raffiné. Mais vous êtes un collectionneur. Peut-être votre conversation sera-t-elle intéressante. » Il s’installa dans le fauteuil, nonchalamment renversé dans ses courbes, pour examiner Domon.
Ce dernier esquissa ce qu’il espérait être un sourire engageant. « Puissant Seigneur, je suis un simple négociant, un homme simple. Je n’ai pas l’habitude de converser avec des Seigneurs importants. »
L’homme à la tresse lui décocha un regard incendiaire, mais Turak parut ne pas entendre. De derrière un des paravents apparut d’un pas rapide une svelte et jolie jeune femme qui s’agenouilla devant le Puissant Seigneur en lui présentant un plateau de laque sur lequel il n’y avait qu’une tasse, fine et dépourvue d’anse, contenant un liquide noir fumant. Elle avait un visage rond au teint sombre qui rappelait vaguement le type des membres du Peuple de la Mer. Sans lui accorder un regard, Turak prit précautionneusement la tasse entre ses doigts aux ongles démesurés et huma l’odeur qui s’en exhalait. Domon jeta un coup d’œil à la servante et détourna la tête en étouffant un hoquet de surprise ; sa robe de soie blanche était brodée de fleurs mais si mince qu’il voyait aisément au travers et il n’y avait dessous que la gracilité de son corps.
« L’arôme du kaf, dit Turak, est presque aussi délectable que son goût. Voyons, négociant. J’ai appris que la cuendillar était encore plus rare ici qu’au Seanchan. Expliquez-moi comment un simple commerçant est parvenu à en posséder un exemplaire. » Il but son kaf à petites gorgées et attendit.
Domon respira à fond et se mit en devoir d’essayer de se sortir de Falme à force de mensonges.
30
Le Daes Dae’mar
Dans la chambre que partageaient Hurin et Loial, Rand scrutait par la fenêtre le tracé bien ordonné de Cairhien avec ses alignements en gradins, ses bâtiments de pierre aux toits d’ardoise. Il ne pouvait pas voir la Maison des Illuminateurs ; même si d’énormes tours et de vastes résidences seigneuriales ne lui avaient pas fait obstacle, les remparts de la cité l’en auraient empêché. Les Illuminateurs étaient le sujet de toutes les conversations, même maintenant des jours après cette soirée où ils avaient envoyé dans le ciel une unique fleur nocturne, et en avance encore. Une douzaine de versions différentes du scandale avaient couru, sans compter des variations mineures, mais aucune approchant de la vérité.
Rand se détourna. Il espérait que personne n’avait été blessé dans l’incendie, mais les Illuminateurs n’avaient jusqu’ici jamais admis qu’il y en avait eu un. Ils gardaient bouche cousue concernant tout ce qui se passait à l’intérieur de leur Maison de Réunion.
« Je me chargerai de la prochaine garde dès mon retour, dit-il à Hurin.
— Ce n’est pas nécessaire, mon Seigneur. » Hurin s’inclina aussi profondément qu’un Cairhienin. « Je peux me charger de surveiller. Sincèrement, mon Seigneur n’a pas besoin de se déranger. »
Rand soupira et échangea un coup d’œil avec Loial. L’Ogier se contenta de hausser les épaules. Le Flaireur devenait plus cérémonieux de jour en jour depuis qu’ils étaient à Cairhien ; l’Ogier se contentait de commenter que les humains agissaient souvent de façon bizarre.
« Hurin, dit Rand, vous aviez l’habitude de m’appeler Seigneur Rand et non pas de me gratifier d’une révérence chaque fois que je m’adressais à vous. » Je veux qu’il se détende et m’appelle de nouveau Seigneur Rand, songea-t-il avec stupeur. Seigneur Rand ! Par la Lumière, il faut que nous partions d’ici avant que je commence à avoir envie qu’il me salue bien bas. « Voulez-vous vous asseoir, je vous prie ? Vous me fatiguez rien qu’à vous regarder. »
Hurin se tenait au garde-à-vous mais paraissait prêt à s’élancer pour accomplir n’importe quelle tâche que Rand requerrait de lui. Présentement, il ne relâcha pas sa pose rigide ni ne s’assit. « Ce ne serait pas convenable, mon Seigneur. Nous devons montrer à ces Cairhienins que nous savons nous conduire avec autant de décorum que…
— Voulez-vous arrêter de dire ça ! s’exclama Rand avec violence.
— Comme il vous plaira, mon Seigneur. »
Rand dut faire un effort pour ne pas pousser un autre soupir. « Hurin, je suis désolé. Je n’aurais pas dû vous crier après.
— C’est votre droit, mon Seigneur, répliqua Hurin avec simplicité. Si je n’agis pas comme vous le désirez, c’est votre droit de me réprimander. »
Rand avança vers le Flaireur avec l’intention de l’attraper au collet et de le secouer.
Un coup frappé à la porte donnant dans la chambre de Rand les figea tous sur place, mais Rand fut content de voir que Hurin n’avait pas attendu d’en demander la permission avant de saisir son épée. La lame estampillée au héron était suspendue à la taille de Rand ; en se mettant en marche, il en toucha la poignée. Il laissa à Loial le temps de s’asseoir sur son long lit, disposant ses jambes et les pans de sa tunique de façon à rendre encore moins visible le coffre enveloppé d’une couverture caché sous ce lit, puis il rabattit brusquement la porte.
L’aubergiste se tenait là, piétinant d’impatience, et il plaça son plateau sous le nez de Rand. Deux parchemins scellés s’y trouvaient. « Pardonnez-moi, mon Seigneur, dit Cuale d’une voix haletante. Je ne pouvais pas attendre que vous descendiez et comme vous n’étiez pas dans votre propre chambre, et… et… Pardonnez-moi, mais… » Il agita le plateau.