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« C’est… » Non. Que ce soit la même pierre n’avait rien de plus fou que ce qu’il voyait autour de lui, que la disparition de Mat, de Perrin et des guerriers du Shienar, que cette totale métamorphose. Je m’imaginais que j’étais délivré, mais cela recommence et plus rien n’est fou. À moins que ce soit moi. Il regarda Loial et Hurin. Ils ne réagissaient pas comme s’il était fou ; ils voyaient, eux aussi. Quelque chose à propos des gradins attira son attention, les couleurs différentes, sept en montant depuis le bleu jusqu’au rouge. « Une pour chaque Ajah, conclut-il.

— Non, Seigneur Rand, gémit Hurin. Non. Les Aes Sedai ne voudraient pas nous faire ça. Impossible ! Je marche dans la Lumière.

— Nous marchons tous dans la Lumière, Hurin, dit Rand. Les Aes Sedai ne vous causeront aucun mal. » À moins de les gêner. Ceci pourrait-il être l’œuvre de Moiraine ? « Loial, vous disiez savoir ce qu’est cette pierre. Qu’est-ce que c’est ?

— J’ai dit que je pensais le savoir. Il existe un fragment de vieux livre, juste une poignée de feuillets mais, sur l’un d’eux, figurait un dessin de cette pierre, cette Pierre » – la façon différente dont il répéta le mot dénotait l’importance qu’il lui donnait – « ou une lui ressemblant énormément. Et au-dessous était écrit : De Pierre en Pierre courent les voies du « si », entre les mondes qui pourraient être.

— Cela signifie quoi, Loial ? C’est dépourvu de sens. »

L’Ogier secoua tristement sa tête massive. « Quelques pages seulement subsistaient. Une partie disait que les Aes Sedai à l’Ère des Légendes, certains de ceux qui pouvaient Voyager, les plus puissants d’entre eux, savaient utiliser ces Pierres. Ce n’était pas expliqué comment mais je pense, d’après ce que j’en ai déduit, que ces Aes Sedai se servaient d’elles pour aller vers ces mondes. » Il leva les yeux vers les arbres flétris et les rabaissa vivement, comme s’il ne voulait pas songer à ce qui se trouvait au-delà de la crête. « Toutefois, même si les Aes Sedai peuvent… ou pouvaient… s’en servir, nous n’avons pas d’Aes Sedai avec nous pour canaliser le Pouvoir, alors je ne vois pas comment nous y prendre. »

Des fourmillements parcoururent la peau de Rand. Les Aes Sedai s’en servaient. À l’Ère des Légendes, quand il y avait des Aes Sedai hommes. Il avait un vague souvenir d’avoir été enveloppé par le vide alors qu’il s’endormait, empli par cette clarté angoissante. Et il se rappelait la salle à manger du village, et la Lumière qu’il avait cherché à atteindre pour se sauver. Si c’était la moitié masculine de la Vraie Source… Non, impossible. Mais si c’était quand même ça ? Par la Lumière, je me demandais si je devais m’enfuir ou non et pendant tout ce temps elle était là, à l’intérieur de ma tête. Peut-être est-ce moi qui nous ai amenés ici. Il se refusait à l’envisager. « Des mondes qui pourraient être ? Je ne comprends pas, Loial. »

L’Ogier haussa lourdement les épaules, mal à l’aise. « Moi non plus, Rand. La plus grande partie était rédigée de la même façon. “Si une femme va à gauche ou à droite, est-ce que le cours du temps se divise ? La Roue tisse-t-elle alors deux Dessins ? Un millier pour chaque tour qu’elle effectue ? Autant que les étoiles ? L’un est-il réel et les autres simplement des ombres, des reflets ?” Principalement des questions qui semblent pour la plupart se contredire mutuellement. Et il n’y avait guère long de texte. » Il se remit à contempler la colonne, mais il donnait l’impression de souhaiter qu’elle disparaisse. « Ces Pierres sont censées exister en grand nombre, éparpillées d’un bout à l’autre du monde, ou du moins au temps jadis, toutefois je n’ai jamais entendu dire qu’on en avait découvert. Je n’ai jamais entendu parler de quelqu’un qui ait trouvé quoi que ce soit de pareil à cette Pierre-ci.

— Mon Seigneur Rand ? » Debout à présent, Hurin avait l’air plus calme, mais il avait les deux mains serrées sur sa tunique à la taille, une expression suppliante sur le visage. « Mon Seigneur Rand, vous nous ramènerez, n’est-ce pas ? Dans le monde qui est le nôtre ? J’ai une femme, mon Seigneur, et des enfants. Mélia éprouverait de la peine à ma mort mais, si elle n’avait même pas mon corps à confier à l’étreinte de la Mère, elle s’affligerait jusqu’à la fin de ses jours. Vous comprenez, mon Seigneur. Je ne veux pas la laisser dans l’incertitude. Vous nous ramènerez. Et si je meurs et que vous ne puissiez pas lui rapporter mon corps, vous la préviendrez pour qu’elle soit au moins au courant. » Le ton n’était plus celui d’une requête. De l’assurance s’était infiltrée dans sa voix.

Rand ouvrit la bouche pour répéter qu’il n’était pas un seigneur, puis la referma sans rien dire. Peu importait maintenant de le souligner. Il est là par ta faute. Rand aurait voulu le nier, mais il savait ce qu’il était, savait qu’il était capable de canaliser, même si cela semblait toujours se produire sans qu’il y soit pour rien. Loial disait que les Aes Sedai se servaient des Pierres, et cela impliquait l’intervention du Pouvoir Unique. Ce que Loial disait connaître, il n’y avait aucun risque à le tenir pour vrai – l’Ogier ne prétendait jamais savoir quand ce n’était pas le cas – et personne d’autre que lui, Rand, n’était capable de maîtriser le Pouvoir. Il est là par ta faute, à toi de l’en sortir. Tu dois essayer.

« Je ferai de mon mieux, Hurin. » Et parce que Hurin était un natif du Shienar, il ajouta : « Sur ma Maison et mon honneur. Une Maison de berger et un honneur de berger, mais je rendrai mon serment aussi effectif que celui d’un seigneur. »

Hurin relâcha son étreinte sur sa tunique. La confiance se traduisit aussi dans son regard. Il s’inclina profondément. « C’est un honneur de servir, mon Seigneur. »

Un sentiment de culpabilité parcourut Rand. Il pense que tu le ramèneras chez lui, maintenant, parce que les seigneurs du Shienar sont toujours fidèles à leur parole. Que vas-tu faire, SEIGNEUR Rand ?

« Allons, pas de ça, Hurin. Pas de révérence. Je ne suis pas… » Il comprit soudain qu’il ne pouvait pas redire à cet homme qu’il n’était pas un seigneur. Ce qui soutenait le Flaireur était sa croyance en un seigneur et Rand ne pouvait pas anéantir cela, pas à présent. Pas ici. « Pas de courbette, acheva-t-il maladroitement.

— Comme il vous plaira, Seigneur Rand. » Le sourire de Hurin était presque aussi large que la première fois où Rand l’avait rencontré.

Rand s’éclaircit la gorge. « Oui. Ma foi, c’est ce que je dis. »

Tous deux l’observaient, Loial curieux, Hurin confiant, l’un et l’autre attendant ce qu’il ferait. Je les ai amenés ici. Pas possible autrement. Donc il faut que je les remmène. Et cela signifie que…

Il prit une profonde aspiration et traversa l’espace dallé de blanc jusqu’au cylindre couvert de symboles. De petites lignes d’écriture d’un langage qu’il ignorait entouraient chaque symbole, des lettres bigarres qui s’enroulaient en courbes et en spirales, se transformaient subitement en crochets et angles aigus, puis reprenaient leur rapide dessin cursif. Du moins n’était-ce pas de l’écriture trolloque. À regret, il posa les mains sur la colonne. Elle ressemblait à n’importe quelle pierre sèche et polie, mais elle donnait la curieuse sensation d’être glissante comme du métal huilé.

Il ferma les yeux et forma la flamme. Le vide se fit lentement, avec hésitation. Sa propre peur le freinait, Rand le savait, la peur de ce qu’il tentait. Aussi vite qu’il enfournait sa peur dans la flamme, davantage survenait. Je n’y arrive pas. Je ne peux pas canaliser le Pouvoir. Je ne le veux pas. Par la Lumière, il doit exister un autre moyen. Il se contraignit avec acharnement à étouffer ces pensées. Il sentait la sueur perler sur sa figure. Avec détermination, il persévéra, déversant ses craintes dans la flamme dévorante, la faisant grandir de plus en plus. Et le vide fut là.