Loial hocha la tête. « Oui, Rand, il le faut. Cependant les Pierres, Rand…
— Nous en trouverons d’autres. Vous avez dit qu’il y en avait d’éparpillées partout et, si elles sont comme celle-ci – avec ces ouvrages en pierre autour – en découvrir une ne sera pas trop difficile.
— Rand, ce fragment précisait que les Pierres datent d’une Ère plus ancienne que l’Ère des Légendes et, même si les Aes Sedai d’alors ne savaient pas ce qu’elles représentaient, cela ne les empêchait pas de les utiliser, certains parmi les vraiment puissants en tout cas. Ils s’en servaient au moyen du Pouvoir Unique, Rand. Comment pensez-vous utiliser cette Pierre pour nous ramener ? Ou n’importe quelle autre Pierre que nous dénicherons ? »
Pendant une seconde, Rand ne put que dévisager l’Ogier, en réfléchissant plus vite qu’il n’avait réfléchi de sa vie. « Si elles sont plus anciennes que l’Ère des Légendes, peut-être que les gens qui les ont taillées n’utilisaient pas le Pouvoir. Il doit y avoir un autre moyen. Les Amis du Ténébreux sont arrivés ici et ne peuvent pas maîtriser le Pouvoir, c’est un fait. Quel que soit cet autre moyen, je le découvrirai. Je nous ramènerai, Loial. » Il tourna les yeux vers la haute colonne de pierre avec ses curieuses inscriptions et sentit un picotement de peur. Par la Lumière, si seulement je n’étais pas obligé de me servir du Pouvoir pour y parvenir. « Je nous ramènerai, Loial, je le promets. D’une manière ou de l’autre. »
L’Ogier hocha la tête d’un air dubitatif. Il se jucha sur son énorme cheval et suivit Rand qui montait les gradins pour rejoindre Hurin au milieu des arbres noircis.
Le pays s’étendait en une plaine basse et ondulée parsemée çà et là de forêts que séparaient des herbages, traversée par plus d’un ruisseau. À mi-chemin de l’horizon, Rand crut voir une autre place brûlée. Elle était comme estompée, ses couleurs délavées. Il n’y avait pas trace de quoi que ce soit bâti de main d’homme excepté le cirque de pierre derrière eux. Le ciel était vide – pas de fumée de cheminée, pas d’oiseaux, seulement quelques nuages et le soleil jaune pâle.
Le pire, toutefois, était que le paysage semblait déformer la vision. Ce qui était proche avait l’air normal, ainsi que ce qui était droit devant dans le lointain. Par contre, chaque fois que Rand tournait la tête, ce qui semblait distant quand aperçu du coin de l’œil paraissait se précipiter vers lui, s’être rapproché quand il le regardait en face. Ce qui provoquait une espèce de vertige ; même les chevaux hennissaient nerveusement en roulant les yeux. Il essaya de tourner la tête avec lenteur ; le mouvement apparent des choses qui auraient dû être immobiles se manifestait toujours, mais était un peu moins troublant.
« Est-ce que votre fragment de livre parlait de ce phénomène ? » questionna Rand.
Loial secoua la tête, puis déglutit avec vigueur comme s’il regrettait de l’avoir remuée. « Pas un mot.
— Je suppose que l’on n’y peut rien. De quel côté, Hurin ?
— Le sud, Seigneur Rand. » Le Flaireur gardait les yeux dirigés vers le sol.
« Le sud, donc. » Il doit y avoir un moyen de revenir autre que de recourir au Pouvoir Unique. Rand talonna les flancs du Rouge. Il s’efforça de prendre un ton léger comme s’il n’envisageait pas de difficulté dans ce qu’ils entreprenaient. « Qu’est-ce donc qu’avait dit Ingtar ? Trois ou quatre jours de marche depuis ici pour arriver à ce monument d’Aile-de-Faucon. Je me demande s’il se trouve là aussi, comme les Pierres. Si ce monde est un monde qui pourrait exister, peut-être que ce monument est encore debout. Voilà quelque chose qui mérite d’être vu, n’est-ce pas, Loial ? »
Ils chevauchèrent en direction du sud.
14
Frère Loup
« Partis ? s’exclama Ingtar. Et mes sentinelles n’ont rien vu. Rien ! Ils ne peuvent pas être partis comme ça ! »
En l’écoutant, Perrin bomba le dos et regarda Mat qui se tenait un peu à l’écart, les sourcils froncés et remuant les lèvres. Discutant avec lui-même, voilà comment Perrin l’interpréta. Le soleil montait à l’horizon, ils auraient dû être en route depuis longtemps. Des ombres longues traversaient le cratère, étirées et amincies, pourtant encore pareilles aux arbres qui les projetaient. Les chevaux de bât, chargés et reliés par leur longe, tapaient du sabot avec impatience, mais chacun restait près de sa monture et attendait.
Uno arriva à grands pas. « Pas une foutue empreinte, mon Seigneur », dit-il. Il avait l’air offensé ; l’insuccès était une atteinte à sa compétence. « Que je sois brûlé, pas même une sacrée éraflure par un fer à cheval. Ils se sont évaporés, nom de dieu.
— Trois hommes et trois chevaux ne s’évaporent pas, grommela Ingtar. Inspectez de nouveau le terrain, Uno. Si quelqu’un peut découvrir où ils sont allés, c’est vous.
— Peut-être qu’ils ont simplement déserté », commenta Mat. Uno s’arrêta et lui décocha un regard furibond. Comme s’il avait maudit une Aes Sedai, songea Perrin avec surprise.
« Pourquoi auraient-ils déserté ? » La voix d’Ingtar était d’une menaçante douceur. « Rand, le Bâtisseur, mon Flaireur – mon Flaireur ! – pourquoi l’un d’eux aurait-il déserté et à plus forte raison tous les trois ? »
Mat haussa les épaules. « Je ne sais pas. Rand était… » Perrin avait envie de lancer quelque chose sur lui, de le frapper, n’importe quoi pour le faire taire, mais Ingtar et Uno regardaient. Une vague de soulagement l’envahit quand Mat hésita, écarta les mains et marmotta : « Je ne sais pas pourquoi. C’est une idée qui m’est venue comme ça. »
Ingtar eut un rictus. « Déserté, grommela-t-il comme s’il n’y croyait pas un seul instant. Le Bâtisseur peut s’en aller quand cela lui chante, mais Hurin ne partirait jamais. Et Rand al’Thor non plus. Il ne le voudrait pas ; il est au courant de son devoir, à présent. Allez, Uno. Fouillez de nouveau le terrain. » Uno s’inclina légèrement et s’éloigna en hâte, la poignée de son épée oscillant par-dessus son épaule. Ingtar bougonnait. « Pourquoi Hurin s’en irait-il de cette façon, en plein milieu de la nuit, sans un mot ? Il connaît le but de notre mission. Comment traquer sans lui cette racaille engendrée par l’Ombre, je me le demande. Je donnerais mille couronnes d’or pour une meute de limiers. Si je n’étais pas sûr du contraire, je dirais que les Amis du Ténébreux ont agencé cette disparition pour filer vers l’est ou vers l’ouest sans que je m’en aperçoive. Par la Paix, je ne suis même pas certain d’être assuré du contraire. » Il s’éloigna lui aussi à grands pas pour rejoindre Uno.
Perrin changea de position avec malaise. Les Amis du Ténébreux augmentaient indubitablement leur avance avec chaque minute qui s’écoulait. Ils l’accroissaient et avec elle celle du Cor de Valère – et du poignard de Shadar Logoth. Il ne croyait pas que Rand, quel qu’il soit devenu, quoi qui lui soit arrivé, abandonnerait cette poursuite. Mais où est-il donc allé, et pourquoi ! Loial pouvait avoir accompagné Rand par amitié – mais Hurin, pour quelle raison ?
« Peut-être qu’il s’est effectivement enfui », murmura-t-il, puis il regarda autour de lui. Personne ne paraissait l’avoir entendu ; même Mat ne lui prêtait aucune attention. Il se passa une main dans les cheveux. Si les Aes Sedai s’étaient mis en tête de faire de lui un faux Dragon, il aurait pris la fuite, lui aussi. Mais se tracasser au sujet de Rand n’était d’aucune utilité pour aider à trouver la piste des Amis du Ténébreux.