Rand secoua la tête, puis regretta son geste car le paysage oscilla dans un mouvement de va-et-vient qui lui souleva le cœur. Il respira à fond pour se remettre, « Comment a-t-elle eu tous ces renseignements ? Vous connaissez plus de choses que quiconque j’ai rencontré jusqu’ici, Loial, et ce que vous connaissez concernant ce monde se réduit à rien de plus que des rumeurs.
— Elle est de Cairhien, Rand. La Bibliothèque Royale de Cairhien est l’une des plus grandes du monde, peut-être même la plus importante en dehors de Tar Valon. Les Aiels l’ont épargnée volontairement, vous comprenez, quand ils ont brûlé Cairhien. Ils se refusent à brûler un livre. Saviez-vous qu’ils…
— Je me moque des Aiels, répliqua Rand avec brusquerie. Si Séléné est au courant de tant de choses, j’espère qu’elle a appris comment nous sortir d’ici pour nous ramener chez nous. J’aimerais que Séléné…
— Qu’aimeriez-vous que fasse Séléné ? » La jeune femme qui les avait rejoints riait.
Rand la dévisagea comme si elle s’était absentée depuis des mois ; c’est l’impression qu’il avait. « Je voudrais que Séléné chevauche davantage avec moi », répliqua-t-il. Loial étouffa un éclat de rire et Rand sentit sa figure s’enflammer.
Séléné sourit et se tourna vers Loial. « Excusez-nous, alantin. »
L’Ogier s’inclina sur sa selle et retint son grand cheval pour rester en arrière, l’affaissement de la huppe de ses oreilles marquant son regret d’obtempérer.
Pendant un moment, Rand continua son chemin en silence, jouissant de la présence de Séléné. De temps en temps, il la regardait du coin de l’œil. Il aurait aimé réussir à voir clair dans ses idées la concernant. Serait-ce possible qu’elle soit une Aes Sedai, en dépit de ses dénégations ? Une personne envoyée par Moiraine pour le pousser sur la voie qu’il devait suivre selon les plans de l’Aes Sedai ? Mais comment Moiraine aurait-elle deviné qu’il serait entraîné dans ce monde étrange, et aucune Aes Sedai n’aurait tenté de repousser cet animal avec un bâton alors qu’elle avait la faculté de le tuer ou de le mettre en fuite grâce au Pouvoir. Bon. Puisqu’elle le prenait pour un seigneur et que personne à Cairhien n’en donnerait le démenti, il ne risquait rien à ce qu’elle continue de l’imaginer. Elle était indubitablement la plus belle femme qu’il avait jamais vue, intelligente et cultivée, et elle le croyait courageux ; qu’attendre de plus d’une épouse ? Ça aussi, c’est stupide. Je me marierais avec Egwene si j’étais en mesure d’épouser qui que ce soit, mais je ne peux pas demander à une femme de se marier avec quelqu’un qui va devenir fou, peut-être lui faire du mal. Mais Séléné était d’une telle beauté.
Elle examinait son épée, il s’en aperçut. Il choisit ses mots mentalement. Non, il n’était pas un maître dans l’art de se servir des armes, cette épée lui avait été donnée par son père. Tam. Par la Lumière, pourquoi n’es-tu pas réellement mon père ? Il refoula brutalement cette pensée.
« C’était un tir magnifique, dit Séléné.
— Non, je ne suis pas… » commença Rand, puis il cligna des paupières. « Un tir ?
— Oui. Une cible minuscule, cet œil, et mouvante, à cent pas. Vous accomplissez des merveilles avec cet arc. »
Rand changea de position avec gêne. « Heu… merci. C’est une astuce que m’a enseignée mon père. » Il lui parla du Vide, de la manière dont Tam lui avait appris à l’utiliser en maniant l’arc. Il se surprit même à lui parler de Lan et de ses exercices à l’épée.
« L’harmonie », commenta Séléné d’un ton satisfait. Elle lut l’interrogation dans son regard et ajouta : « C’est ainsi que cela s’appelle… en certains endroits. L’harmonie. Pour s’initier à son complet usage, le mieux est de s’y plonger de façon permanente, d’y demeurer constamment, d’après ce que j’ai entendu dire. »
Il n’eut même pas besoin de réfléchir à ce qui l’attendait dans le vide pour formuler sa réponse à cette remarque, mais il se contenta de répliquer : « J’y songerai.
— Environnez-vous de ce vide tout le temps, Rand al’Thor, et vous en tirerez des usages dont vous ne vous êtes jamais douté.
— J’ai dit que j’y songerai. » Elle ouvrit de nouveau la bouche, mais il la devança. « Vous êtes au courant de toutes ces choses. Du vide – l’Harmonie, comme vous l’appelez. De ce monde. Loial lit continuellement des livres ; il a lu davantage de livres que je n’en ai eu de ma vie entre les mains et il n’a jamais rencontré plus que des allusions fragmentaires au sujet des Pierres. »
Séléné se redressa avec raideur sur sa selle. Elle lui rappela soudain Moiraine et la Reine Morgase quand elles étaient en colère.
« Un livre a été écrit sur ces mondes, répliqua-t-elle sèchement. Les Miroirs de la Roue. Vous voyez, l’alantin n’a pas parcouru tous les livres qui existent.
— Qu’est-ce que c’est que ce nom d’alantin que vous lui donnez ? Je n’ai jamais entendu…
— La Pierre Porte à côté de laquelle je me suis réveillée est là-bas », poursuivit Séléné en désignant un point dans les montagnes, à l’est de leur chemin. Rand éprouva l’envie de retrouver l’humeur chaleureuse de la jeune femme, et ses sourires. « Si vous m’y accompagnez, vous me ramènerez chez moi, comme vous l’avez promis. Nous pouvons y être dans une heure. »
Rand regarda à peine ce qu’elle montrait. Utiliser la Pierre – la Pierre Porte, comme elle l’appelait – impliquait d’exercer le Pouvoir, s’il devait la reconduire dans le monde réel. « Hurin, comment est la piste ?
— Plus faible que jamais, Seigneur Rand, mais toujours présente. » Le Flaireur prit le temps de dédier à Séléné un petit sourire et un bref salut de la tête. « Je pense qu’elle commence à obliquer vers l’ouest. Il y a par là-bas des défilés plus accessibles, vers la pointe de la Dague, d’après ce que je me rappelle de cette fois où je suis allé à Cairhien. »
Rand soupira. Fain, ou un de ses Amis des Ténèbres, doit bien connaître un autre moyen de se servir des Pierres. Un Ami des Ténèbres ne peut pas user du Pouvoir. « Il faut que je suive le Cor, Séléné.
— Savez-vous seulement si votre précieux Cor est dans ce monde-ci ? Venez avec moi, Rand. Vous trouverez votre instrument fabuleux, je vous le garantis. Venez avec moi.
— Utilisez vous-même la Pierre, cette Pierre Porte », riposta Rand avec humeur. À peine les mots sortis de sa bouche, il eut envie de les rattraper. Pourquoi faut-il qu’elle s’obstine à parler de légendes ? Avec entêtement, il se contraignit à continuer. « La Pierre Porte ne vous a pas amenée ici d’elle-même. C’est vous qui avez fait en sorte que vous voilà ici. Je vous raccompagnerai jusque là-bas mais, ensuite, il faut que je continue à chercher le Cor.