— Faites-moi confiance, Seigneur Rand. » Le Flaireur se hissa sur sa selle. « Je le jure, jamais plus je ne me coucherai sans avoir regardé d’abord quel genre de pierre il y a dans le voisinage. »
À cheval sur le Rouge à qui il faisait remonter la pente pour sortir de la dépression en forme de cirque, il se surprit à regarder Séléné plus souvent qu’il ne regardait Hurin. Elle paraissait si froide et maîtresse d’elle-même, pas plus âgée que lui, cependant l’air souverain mais, quand elle lui souriait, comme elle lui souriait maintenant… Egwene n’aurait pas dit que j’étais avisé. Egwene m’aurait traité d’imbécile. Avec agacement, il talonna les flancs du Rouge.
18
En Route pour la Tour Blanche
Egwene se maintenait en équilibre sur le pont incliné de la Reine de la Rivière qui descendait la large Erinin sous un ciel obscurci par des nuages, ses voiles gonflées à bloc, la bannière à la Flamme Blanche claquant follement en haut du grand mât. Le vent s’était levé aussitôt le dernier des passagers monté à bord des navires, là-bas à Médo, et il n’avait pas une seconde cessé de souffler ou molli depuis, de jour autant que de nuit. La rivière avait commencé à s’enfler en crue et à rouler des flots furieux comme encore maintenant, malmenant les bateaux tout en les entraînant dans sa course. Le vent et la rivière n’avaient pas ralenti et les bateaux non plus, tous groupés. La Reine de la Rivière allait en tête, ce qui n’était que juste pour le navire qui transportait l’Amyrlin.
Le timonier se cramponnait à sa barre, fermement piété jambes écartées, et les matelots s’affairaient pieds nus, attentifs à ce qu’ils faisaient ; quand ils levaient la tête vers le ciel ou la rivière, ils détournaient vite les yeux en marmonnant indistinctement. Un village disparaissait juste hors de vue et un gamin courait sur la berge ; il était resté à la hauteur des navires sur un petit parcours, mais maintenant ils le distançaient. Quand il ne fut plus visible, Egwene descendit du pont.
Dans la petite cabine qu’elles partageaient, Nynaeve lui adressa un regard coléreux depuis sa couchette étroite. « On dit que nous atteindrons Tar Valon aujourd’hui. Que la Lumière m’assiste, je serai ravie de me retrouver marchant sur la terre ferme, même si c’est à Tar Valon. » Le navire embarda sous l’effet du vent et du courant, et Nynaeve ravala sa salive. « Je ne remonterai plus jamais sur un bateau », dit-elle d’une voix haletante.
Egwene secoua son manteau pour le débarrasser des éclaboussures d’écume de la rivière et l’accrocha à une patère près de la porte. La cabine n’était pas vaste – il n’y en avait pas de grandes sur le navire, semblait-il, pas même celle du capitaine que l’Amyrlin avait prise pour elle, encore que plus spacieuse que les autres. Avec ses deux couchettes accrochées aux parois, des étagères au-dessous et des placards de rangement au-dessus, on avait tout sous la main.
À part garder son équilibre, les mouvements du bateau ne lui causaient pas les mêmes inconvénients qu’à Nynaeve ; elle avait renoncé à offrir de la nourriture à la Sagesse après que celle-ci lui avait pour la troisième fois lancé le bol à la tête. « Je suis inquiète pour Rand, dit-elle.
— Je m’inquiète pour tous », répliqua Nynaeve d’un ton morne. Au bout d’un instant, elle reprit : « Encore un rêve, la nuit dernière ? À voir comme tu regardais dans le vide depuis que tu t’es levée… »
Egwene acquiesça d’un hochement de tête. Elle n’avait jamais été très habile à cacher des choses à Nynaeve et elle n’avait pas essayé avec les rêves. Au début, Nynaeve avait tenté de lui administrer des remèdes, jusqu’à ce qu’elle apprenne qu’une des Aes Sedai était intéressée ; alors elle commença à y croire. « Il était comme les autres. Différent, mais du même genre. Rand court un danger. J’en suis sûre. Et cela s’aggrave. Il a fait quelque chose ou il va faire quelque chose qui le mettra en… » Elle se laissa choir sur sa couchette et se pencha vers sa compagne. « Je voudrais bien comprendre ce que cela signifie.
— Il canalise ? » suggéra Nynaeve à mi-voix. Machinalement, Egwene regarda autour d’elle pour voir si personne n’était là pour entendre. Elles étaient seules, avec la porte fermée, ce qui ne l’empêcha pas de répondre tout bas. « Je ne sais pas. Peut-être. » Elle ignorait comment réagiraient les Aes Sedai – elle en avait déjà assez vu pour croire tout ce qu’on avait dit de leurs pouvoirs – et elle ne tenait pas à courir le risque d’être entendue. Je ne veux pas exposer Rand. Si j’agissais comme il se doit, je me confierais à elles, mais Moiraine est au courant et elle a gardé le silence là-dessus. Et il s’agit de Rand ! Je ne peux pas. « Je ne sais pas quoi faire.
— Anaiya n’a-t-elle rien dit de plus à propos de ces rêves ? » Nynaeve semblait mettre un point d’honneur à ne jamais ajouter l’honorifique Aes Sedai, même quand elles étaient seules ensemble. La plupart des Aes Sedai n’avaient pas l’air de s’en formaliser, mais cette habitude avait suscité quelques regards bizarres et d’autres sévères ; somme toute, elle allait s’instruire à la Tour Blanche.
« La Roue tisse selon son bon plaisir. – Egwene citait Anaiya – Le garçon est loin, mon enfant, et nous ne pouvons rien entreprendre avant d’en connaître davantage. Je veillerai à vous tester moi-même, mon enfant, quand nous arriverons à la Tour Blanche »… Aaagh ! Elle a compris que ces rêves ont une signification. Je m’en rends compte. J’ai de l’affection pour cette femme, Nynaeve ; vraiment. Mais elle refuse de m’expliquer ce que j’aimerais savoir. Et je ne peux pas lui raconter tout. Peut-être que si je le pouvais…
— Encore l’homme masqué ?
Egwene acquiesça d’un signe de tête. D’instinct, elle était sûre que mieux valait ne pas en parler à Anaiya. Elle était incapable d’imaginer pourquoi, mais elle en avait la certitude. Par trois fois, l’homme aux yeux de feu était apparu dans ses rêves, chaque fois quand elle avait un rêve qui lui donnait la conviction que Rand était en danger. Il portait toujours un masque sur le visage ; tantôt elle voyait ses yeux, tantôt elle ne discernait que du feu à leur place. « Il m’a adressé un rire moqueur. C’était un rire tellement… dédaigneux. Comme si j’étais un chiot qu’il allait devoir écarter de son chemin en le poussant du pied. Ce rêve m’effraie.
— Crois-tu vraiment qu’il a un rapport avec les autres rêves où figure Rand ? Parfois un rêve n’est qu’un rêve. »
Egwene leva les bras au ciel. « Et parfois, Nynaeve, à vous entendre on vous prendrait pour Anaiya Sedai ! » Elle avait accentué exprès le titre et fut contente de voir Nynaeve tiquer.
« Si je sors un jour de cette couchette, Egwene… »
Un coup frappé à la porte coupa court à ce qu’allait dire Nynaeve. Avant qu’Egwene ait eu le temps d’ouvrir la bouche ou de se lever, l’Amyrlin en personne entra, refermant le battant derrière elle. Elle était seule, par extraordinaire ; elle quittait rarement sa cabine et alors toujours escortée de Leane et même parfois d’une autre Aes Sedai.
Egwene se dressa d’un seul coup. La pièce semblait quelque peu bondée avec elles trois dedans.
« Vous allez bien, l’une et l’autre ? » questionna gaiement l’Amyrlin. Elle inclina la tête vers Nynaeve. « Vous mangez bien aussi, j’espère ? De bonne humeur ? »