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Nynaeve se redressa péniblement en position assise, le dos appuyé à la paroi. « Mon humeur est excellente, merci.

— Nous sommes honorées, ma Mère », commença Egwene, mais l’Amyrlin lui intima silence d’un geste.

« C’est agréable d’être de nouveau sur l’eau, mais cela devient aussi lassant que de naviguer sur le bief d’un réservoir de moulin au bout d’un certain temps quand on n’a rien pour s’occuper. » Le navire gîta et elle assura son équilibre sans même sembler s’en rendre compte. « Je vais vous donner votre leçon aujourd’hui. » Elle s’installa au bout de la couchette d’Egwene, les pieds ramenés sous elle. « Asseyez-vous, mon enfant. »

Egwene s’assit, mais Nynaeve commença à tenter de reprendre une position verticale. « Je pense que je vais monter sur le pont.

— J’ai dit « Asseyez-vous ! » La voix de l’Amyrlin claqua comme un coup de fouet, mais Nynaeve continua à se redresser en vacillant. Elle avait encore les deux mains calées sur la couchette mais elle était presque droite. Egwene se tint prête à la rattraper au vol quand elle tomberait.

Nynaeve ferma les paupières et se laissa lentement choir de nouveau sur le lit. « Peut-être que je vais rester. Il y a sans doute des courants d’air là-haut. »

L’Amyrlin eut un rire bref. « On m’a dit que vous aviez l’humeur d’un oiseau-pêcheur avec une arête dans la gorge. Il y en a certaines, mon enfant, pour penser que quelque temps de noviciat vous ferait du bien, en dépit de votre âge. Pour moi, si vous avez les facilités dont j’ai entendu parler, vous méritez d’être une des Acceptées. » Elle émit un autre éclat de rire. « J’ai toujours été d’avis de donner aux gens ce qu’ils méritent. Oui. J’imagine que vous apprendrez beaucoup, une fois que vous aurez atteint la Tour Blanche.

— Je préférerais qu’un des Liges m’enseigne à manier une épée », grommela Nynaeve. Elle ravala convulsivement sa salive et ouvrit les paupières. « Il y a quelqu’un contre qui j’aimerais bien m’en servir. » Egwene lui jeta un vif coup d’œil ; Nynaeve pensait-elle à l’Amyrlin – ce qui était stupide et, par ailleurs, dangereux – ou bien à Lan ? Elle rembarrait Egwene chaque fois que le nom de Lan était prononcé.

« Une épée ? dit l’Amyrlin. Je n’ai jamais cru que les épées étaient d’une grande utilité… même si vous en aviez la maîtrise, mon enfant, il y a toujours des hommes qui possèdent la même, sans compter beaucoup plus de force – mais si vous voulez une épée… »

Elle leva la main – Egwene eut un hoquet de surprise et même Nynaeve ouvrit de grands yeux – et il y avait une épée dans cette main. Avec une lame et une garde d’un curieux blanc bleuâtre, elle paraissait en quelque sorte… froide.

« Faite d’air, mon enfant, avec de l’Air. Elle est aussi solide que la plupart des lames d’acier, meilleure que la plupart, mais néanmoins pas d’une grande utilité. » L’épée devint un simple couteau de cuisine. Il n’y eut pas de rapetissement ; ce fut juste l’un, puis l’autre. « Ceci, par contre, est utile. » Le couteau se fondit en brume qui se dissipa. L’Amyrlin reposa sa main vide dans son giron. « Mais l’un ou l’autre requiert plus d’effort qu’ils n’en valent la peine. Mieux vaut, c’est plus commode et plus simple, porter sur vous un bon couteau. Il faut que vous appreniez à quel moment vous servir de vos facultés, de même que comment et quand il est préférable de faire les choses comme n’importe quelle autre femme. Laissez les forgerons fabriquer des couteaux pour vider les poissons. À utiliser trop souvent et trop librement le Pouvoir Unique, vous pourriez en venir à trop l’aimer. En cela réside le danger. Vous commencez par en vouloir davantage et, tôt ou tard, vous risquez d’en attirer davantage que vous n’avez appris à maîtriser. Et cela vous consume comme une chandelle entièrement fondue ou…

— Si je dois apprendre tout cela, interjeta Nynaeve avec obstination, j’aimerais autant apprendre quelque chose qui puisse servir. Tout ce… ce… « Faites bouger l’air, Nynaeve. Allumez la chandelle, Nynaeve. Maintenant éteignez-la. Allumez-la de nouveau. » Peuh ! »

Egwene ferma les yeux un instant. Je vous en prie, Nynaeve. Je vous en prie, conserver votre sang-froid. Elle se mordit les lèvres pour s’empêcher de le dire tout haut.

L’Amyrlin demeura silencieuse un instant. « Qui puisse servir, finit-elle par répéter. Quelque chose d’utile. Vous désiriez une épée. Imaginez qu’un homme vienne à moi avec une épée. Qu’est-ce que je ferais ? Quelque chose qui me serve, soyez-en sûre. Ceci, je pense. »

Le temps d’une seconde, Egwene crut voir un halo de lumière autour de la femme installée à l’autre bout de sa couchette. Puis l’air parut s’épaissir ; Egwene ne discerna rien qui ait changé en apparence, mais elle le sentait de façon bien réelle. Elle essaya de lever le bras ; il ne bougea pas plus que si elle avait été ensevelie jusqu’au cou dans de la gelée épaisse. Rien ne pouvait remuer à part sa tête.

« Relâchez-moi ! » s’exclama Nynaeve avec rudesse. Ses yeux exprimaient la fureur et sa tête se rejetait brutalement d’un côté à l’autre, mais le reste de sa personne était assis avec la rigidité d’une statue.

Egwene comprit qu’elle n’était pas la seule figée sur place. « Laissez-moi partir !

— Utile, n’est-ce pas ce que vous diriez ? Et ce n’est que de l’Air. » L’Amyrlin parlait sur le ton de la conversation comme si elles bavardaient ensemble autour d’une tasse de thé. « Un homme taillé en force, avec ses muscles et son épée, et l’épée lui est tout autant de secours que les poils sur sa poitrine.

— Laissez-moi aller, j’ai dit !

— Et si je n’aime pas l’emplacement où il se trouve, eh bien, je peux le soulever. » Nynaeve protesta avec fureur comme elle s’élevait, toujours en position assise, jusqu’à ce que sa tête touche presque le plafond. L’Amyrlin sourit. « J’ai souvent souhaité pouvoir m’en servir pour voler. Les annales disent que les Aes Sedai savaient voler, dans l’Ère des Légendes, mais rien n’indique comment elles s’y prenaient. Pas de cette façon, en tout cas. Cela ne fonctionne pas. Vous pourriez saisir à bout de bras un coffre aussi pesant que vous ; vous avez l’air forte. Mais prenez-vous entre vos mains, de la manière que vous voudrez, vous ne pourrez pas vous soulever. »

La tête de Nynaeve s’agitait brutalement, mais pas un autre de ses muscles ne frémissait. « Que la Lumière vous brûle, lâchez-moi ! »

Egwene ravala péniblement sa salive et espéra qu’elle ne serait pas soulevée, elle aussi.

« Autant donc, continua l’Amyrlin, pour le colosse velu, etc. Il ne peut rien contre moi, alors que je peux faire de lui n’importe quoi. Voyons, si l’envie m’en venait » – elle se pencha en avant, ses yeux intensément fixés sur Nynaeve ; soudain son sourire ne parut pas très amical – « je pourrai le retourner la tête en bas et lui donner la fessée. Juste comme… » Tout à coup, l’Amyrlin recula si violemment que sa tête rebondit contre la paroi et elle demeura là comme si quelque chose appuyait sur elle.

Egwene regardait, la bouche sèche. Mes yeux me trompent. Ce n’est pas vrai.

« Elles avaient raison », constata l’Amyrlin. Sa voix paraissait étouffée, comme si elle avait du mal à respirer. « Elles disaient que vous appreniez vite. Et aussi qu’il fallait que votre humeur coléreuse se déchaîne pour arriver au maximum de ce que vous êtes capable de faire. » Elle respira à fond avec peine. « Nous relâcherons-nous mutuellement ensemble, mon enfant ? »

Nynaeve, qui planait en l’air, les yeux flamboyants, répliqua : « Laissez-moi aller tout de suite, sinon… » Brusquement, une expression de stupeur se peignit sur son visage, l’air d’être privée de quelque chose. Sa bouche remua sans émettre de sons audibles.