Quand il put dire deux mots dans le particulier à Sonia, ce fut, du reste, pour lui faire part de sa folle angoisse:
– Qu’allons-nous faire? À quoi nous résoudre? Toute la police est à nos trousses. L’hôtel est surveillé. On dit que la commission d’enquête se réunira dès demain et prendra tout de suite des mesures exceptionnelles.
– Eh! mon cher, nous savons tout cela, mais encore elle ne peut ordonner d’arrestations préventives qu’après une séance de la Chambre où serait levée l’immunité parlementaire! Ils n’ont plus de preuves! Il faudra donc que la commission en trouve ou en invente; tout cela demandera bien vingt-quatre heures!
– Dans vingt-quatre heures, je ne réponds plus de rien: Hérisson a eu une importante entrevue avec Cravely!
«On dit couramment que, lundi, nous coucherons tous à la Santé…
– Ça, mon ami, c’est possible!
Lavobourg regarda attentivement sa maîtresse.
Elle en savait plus long que lui, comme toujours.
– Oui, vous m’avez compris, avoua-t-elle, d’une voix sourde… lundi, nous coucherons tous à la Santé, ou ils y coucheront, eux!
Et elle le laissa tout pantelant de la nouvelle et tout enivré de son parfum.
Le plus beau était que, s’il n’ignorait plus que «c’était pour lundi», il ne savait toujours point ce que l’on ferait lundi. Personne ne le savait, pas même Sonia.
Tout à coup il songea que, Bonchamps mort, c’était à lui que revenait toute la responsabilité de la police de la Chambre, lui qui commandait la force armée réservée à sa garde, lui qui pouvait convoquer l’assemblée exceptionnellement, en cas urgent, s’il le jugeait utile…
Il s’assit car il avait les jambes brisées. Son pouvoir, soudain entrevu, l’écrasait.
Sonia avait fait quelques pas. Tout à coup quelqu’un vint la rejoindre. C’était le baron d’Askof qui, depuis qu’elle était entrée, ne l’avait pas quittée de son regard ardent. Profitant de ce que la baronne s’était laissée entreprendre par une amie, il entraîna Sonia derrière un paravent qui semblait avoir été placé là pour isoler ceux qui avaient à échanger des propos graves et secrets, dans ce salon d’amour où l’on ne parlait que politique.
Et ce fut en effet de politique que le baron parla tout d’abord.
– Sonia, êtes-vous contente de votre grand homme?
– Mais oui, mon cher, quelle question!
– Sonia, les événements vous plaisent-ils?
Il me semble, mon cher, que je commence à vivre, et je n’ai pas oublié que c’est à vous que je le dois.
– Merci pour cette bonne parole. Vous n’avez donc pas oublié que c’est moi qui vous ai amené Jacques ici.
– Certes non.
– Et dans un moment où vous étiez lasse de tout.
– Oui, dans un moment où la vie ne m’avait jamais paru aussi plate, aussi peu digne d’être vécue.
– Et où, pour la première fois, j’osai vous parler de mon amour! Vous rappelez-vous ce que vous m’avez répondu?
– Oui, je vous ai dit que j’étais lasse de l’amour comme du reste et que mon cœur n’appartiendrait plus qu’à celui qui m’aiderait à accomplir une grande chose, une chose presque au-dessus des forces humaines.
– Et je vous ai répondu que je serais cet homme-là! Vous avez cru que je me vantais. Le soir même Jacques était chez vous! Et quand il fut parti je vous ai dit ce que je comptais faire avec Jacques et avec une femme comme vous pour le guider…
– Oh! Jacques n’avait besoin de personne! répliqua-t-elle vivement et en commençant de regarder plus attentivement son interlocuteur, ce qui l’amena à s’écarter légèrement.
– Jacques n’avait besoin de personne, répliqua-t-il, le croyez-vous? le croyez-vous vraiment?
Elle vit son masque dur. Pour rien au monde elle n’eût voulu le froisser, ni surtout le perdre dans ces minutes précieuses où Jacques avait plus que jamais besoin de tous ses collaborateurs.
– Mon cher, je vous dis que Jacques était assez grand pour se diriger tout seul, mais loin de moi la pensée d’oublier tout ce que vous avez fait pour lui!
– Et pour vous, tout est là! Il ne s’agit plus de Jacques, maintenant, mais de nous deux, uniquement de nous deux.
En prononçant ces derniers mots pleins d’audace et de menaces, il lui avait pris sa belle main qu’elle se garda de lui retirer… et il baisait le bout des doigts avec une humilité parfaite.
– Vous êtes un grand fou, dit-elle, et vous me prenez fort au dépourvu avec votre déclaration. Je ne pense plus qu’à la politique, moi. Laissez-moi un peu me reconnaître au milieu de tous ces événements et quand nous aurons triomphé, n’est-ce pas? eh bien! mais, ma foi, il sera encore temps de parler de tout cela!
Et elle se leva, mais elle fut étonnée de constater qu’il ne la regardait plus… ses yeux s’étaient détournés d’elle pour se fixer avec une haine indicible sur le nouveau personnage qui faisait son entrée dans le salon: C’était la nouvelle idole!
– Monsieur le commandant Jacques du Touchais! annonça le valet, Monsieur le lieutenant Frédéric Héloni.
Ils furent entourés tout de suite, félicités. Et pendant qu’on congratulait ainsi l’homme du jour, Sonia se disait: «Mon Dieu! ils le détestent tous! Il n’y a que moi qui l’aime!»
Mais Jacques s’en fut à elle et elle ne pensa plus qu’à lui plaire et à lui sourire. Malheureusement, il paraissait distrait.
Frédéric résumait à Mme d’Askof les journaux du soir qui, depuis quelque temps, étaient presque tous favorables au commandant. Ainsi, ces feuilles racontaient-elles, sans la moindre hésitation, que Carlier, ne pouvant apporter les preuves promises, s’était suicidé et que l’extrême-gauche, furieuse de la disparition de son leader, s’était ruée tout entière sur le commandant Jacques.
Enfin, elles complétaient ce tableau tragique en annonçant que Bonchamps, vaincu par tant d’émotion, s’était affaissé au fauteuil présidentiel, pour ne plus se relever.
On annonça que «Madame était servie» et l’on passa dans la salle à manger.
Chose extraordinaire: le commandant se montra gai… Il racontait avec des détails amusants la scène du pugilat dont il avait failli être victime.
– Ah! ils auraient pu vous tuer! fit Lespinasse. Songez que vous veniez de leur dire que vous vouliez les chasser du Parlement.
– Il paraît que Pagès prépare un grand discours pour lundi, fit Jacques avec un singulier sourire… un discours dans lequel il fera le procès de cette République dont j’ai parlé de l’exiler!
Et que lui répondrez-vous? demanda effrontément Caze. L’utopie en politique commence où le roi finit!
– Je vous donne rendez-vous lundi, monsieur, fit assez sèchement le commandant, et vous me direz alors si ma réponse vous plaît!
Puis, se tournant vers Michel et Barclet qu’il avait un immense intérêt à ménager:
– Nous avons raison, messieurs, la République a été détournée de ses destinées. Il s’agit de la sauver de ces hommes et de la ramener dans le droit chemin. Il s’agit aussi de faire en sorte qu’elle ne retombe plus dans les mêmes erreurs et pour cela, que faut-il? Ajouter quelques paragraphes à une Constitution qui, somme toute, est excellente!