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Autour de lui, on s’étonna et l’on cessa de manger pour l’écouter: c’était la première fois qu’il daignait s’étendre en public sur cette question et chacun tâchait à démêler dans ses paroles ce qu’il fallait prendre et ce qu’il fallait laisser pour connaître enfin «le système du commandant!»

Et Jacques, d’une voix claire, parfois stridente et impérieuse, exposa son projet d’une Constitution comme il l’envisageait, vigoureuse et opérante et qui mettrait les responsabilités à la tête du gouvernement, dans les mains du chef de l’État.

Il termina son long exposé au milieu des approbations. Puis il fit signe à Sonia Liskinne de se lever.

Il trouvait qu’il y avait assez longtemps qu’on était à table. Il avait dit ce qu’il avait voulu dire. Et il savait que tout ce qu’il avait dit serait dans tous les journaux le lendemain matin. Maintenant il n’avait pas de temps à perdre. Ces gens ne l’intéressaient plus.

Il salua ces dames et sortit, accompagné de Sonia.

Dans le petit salon désert qu’ils traversaient, elle lui étreignit les mains.

– Oh! mon ami, mon ami! fit-elle en l’enveloppant de son irrésistible regard d’amour qui lui servait généralement pour la grande scène du deux, car, même quand elle était sincère, elle ne cessait jamais tout à fait d’être la grande comédienne… comme je vous aime ainsi! Comme vous avez été beau à la Chambre! Et comme vous leur avez parlé ici! Je vous admire: aux soldats, vous parlez comme un grand capitaine, aux politiciens, vous tenez le langage de la plus pure politique!

– Vous croyez! J’imagine, Sonia, répondit-il assez brusquement, que vous n’y entendez rien. Je viens de leur parler comme un caporal. Et c’est ce qui les séduit, ma chère.

– Vous avez encore raison. C’est moi qui suis une sotte.

– Non, vous êtes ma plus utile collaboratrice. Je ne pourrais rien sans vous.

– Alors, récompensez-moi. Souriez-moi. Vous ne m’avez même pas regardée ce soir. Dites-moi que je suis jolie, que ma toilette vous plaît!

– Vous êtes adorable, adieu!

– Vous viendrez travailler cette nuit?

– Oui, je ne m’accorde pas une minute de repos, pendant quarante-huit heures. Prévenez Askof. Ah! à propos! ce pauvre Lavobourg m’a bien l’air affaissé! Dites-lui donc qu’il sorte une autre mine.

– Dieu! que vous êtes méchant! Vous n’avez pas un mot aimable pour vos vrais amis.

À ce moment, un domestique, montant du vestibule, présenta au commandant un pli sur un plateau.

Jacques décacheta, fébrile, lut et demanda une bougie à la flamme de laquelle il brûla la missive. Il était redevenu instantanément calme et souriant.

– C’est bien? interrogea-t-elle.

– C’est parfait! répondit-il. Mon vieil ami, le général Mabel, commandant la place de Versailles, qui était un peu souffrant ces jours-ci, m’annonce qu’il est maintenant tout à fait d’aplomb.

Et il se sauva, sans plus de démonstration, la laissant toute pensive…

À elle aussi, il faisait un peu peur, cet homme qui semblait avoir le don de frapper à mort ceux qui lui faisaient obstacle et de rendre la santé à ceux dont il avait besoin!

V M. PETIT-BON-DIEU FILS

Derrière le boulevard Pereire, à deux pas de l’entrepôt du chemin de fer et des fortifications, se trouvait un cabaret qui avait la permission de rester ouvert toute la nuit.

Il devait cette faveur exceptionnelle à cette proximité de l’entrepôt où le travail ne cessait jamais tout à fait, avec ses locomotives que l’on entendait siffler à toute heure et le bruit du fer battu qui montait dans les ténèbres, percées çà et là des feux des forges.

Ce débit, de bien modeste apparence, avait pour enseigne:

MAISON PETIT-BON-DIEU FILS

Les employés qui avaient terminé leur besogne aux barrières venaient chez M. Petit-Bon-Dieu fils vider un verre et manger une croûte avant de rentrer chez eux.

Cette nuit-là, celle où nous avons fait connaissance, dans l’hôtel du boulevard, des amis de la belle Sonia, le cabaret était plein.

Il y avait de la tabagie dans cette pièce mais il y avait surtout du silence.

En somme, c’était ce silence qui eût pu paraître étrange; car enfin, il eût été si naturel que ces braves gens s’entretinssent entre eux d’événements qui bouleversaient tout Paris! mais ils n’en disaient mot, accablés sans doute par les travaux du jour.

Derrière le comptoir, le patron se tenait, les yeux mi-clos. C’était un gros endormi. Il était rond comme une barrique, tout jeune encore, une trentaine d’années, et rappelait par ses formes et son caractère emporté et cruel, sous des dehors bonasses, le fameux Petit-Bon-Dieu, son père, célèbre pour son compagnonnage en France avec le terrible Chéri-Bibi connu de l’Europe entière.

Petit-Bon-Dieu fils était né en prison, à Paris, d’une dame qui avait beaucoup aimé son père, et qui avait élevé le rejeton du bagnard dans l’admiration des hauts faits de Petit-Bon-Dieu père, victime, naturellement, de la société.

Elle lui avait appris plus tard comment le père évadé, installé sous un faux nom, cabaretier à Dieppe où ils devaient tous deux aller le rejoindre, avait été assassiné avec quelques camarades dans des conditions restées tout à fait mystérieuses.

Petit-Bon-Dieu fils avait juré de venger Petit-Bon-Dieu père, mais c’est en vain qu’il avait interrogé les escarpes avec lesquels sa chère maman n’avait point rompu toute relation.

Ceux-ci n’avaient pu lui donner aucun renseignement sérieux. La mère morte, le jeune homme continua de porter ce nom de Petit-Bon-Dieu comme un défi à la société.

Nous avons dit que le fils avait tous les défauts du père, mais il en avait un en plus qui devait le sauver de tous les autres et auquel il dut de tenir son rang dans le monde.

Après avoir ouvert à Paris des portières, il avait servi humblement dans des débits de bas étage. Il amassait toujours et depuis longtemps aurait pu s’établir à son compte, mais l’idée de toucher à son trésor le faisait hésiter devant la moindre entreprise.

Or, sur ces entrefaites, un vieux bonhomme, qu’il voyait depuis quelques mois vendre des olives et des cacahuètes dans les établissements de nuit et à la terrasse des débits, entra en conversation avec lui et lui parla de son père qu’il avait, racontait-il, beaucoup connu autrefois.

Il lui dit même qu’il savait comment Petit-Bon-Dieu père était mort; enfin, il promettait de lui fournir tous les éléments d’une belle vengeance si lui, Petit-Bon-Dieu fils, consentait à entrer dans une combinaison qu’il lui ferait connaître en temps et lieu. Pour le moment, il n’aurait qu’à s’établir marchand de vin et à s’installer dans un fonds qu’on lui offrait pour rien.

– Pour rien, c’est très beau, mais si je fais faillite!

– Tu ne feras pas faillite! Tu recevras cent louis par mois, et c’est moi-même qui te les compterai!

– Tope-là! s’écria Petit-Bon-Dieu!