– Seulement, faudra point faire le curieux, avait ajouté cet extraordinaire marchand de cacahuètes, et surtout, faudra pas interroger le client! T’auras qu’à dormir derrière le comptoir!
– Ça me va!
– Ah! si par hasard, tu t’étonnais un peu trop haut, devant des amis du dehors ou devant «la rousse», par exemple, de ce qui se passe chez toi, je ne te cache pas que je ne donnerais pas deux sous de ta peau!
– Brrr! fit Petit-Bon-Dieu. Voilà qui n’est guère rassurant. Écoutez, monsieur le marchand de cacahuètes, dans ces conditions-là, ce sera cent cinquante louis par mois.
– Je te les accorde, répliqua l’autre tout de suite, je te les accorde parce que je louerai au premier étage de ton établissement une chambre dans laquelle tu n’entreras jamais et dans laquelle tu laisseras pénétrer tous ceux qui, en passant, déposeront sur ton comptoir le nombre de cacahuètes voulu.
– Combien de cacahuètes?
– Le nombre en changera tous les jours! Tous les jours, tu recevras le mot d’ordre! Maintenant, encore une recommandation, à partir d’aujourd’hui, ne m’adresse jamais la parole.
– Et comment connaîtrai-je le mot d’ordre?
– Tous les jours, tu me verras venir chez toi, tantôt à une heure, tantôt à une autre. Je déposerai sur ton comptoir le nombre de cacahuètes qu’il faudra apporter pour passer ce jour-là.
– Compris! et les cent cinquante louis?
– Chaque mois, je déposerai devant toi, sur le comptoir, un cornet de cacahuètes dans lequel se trouveront les trois mille francs.
Nous savons maintenant dans quelles extraordinaires conditions M. Petit-Bon-Dieu s’était tout à coup établi marchand de vins.
Le curieux bistro s’était d’abord imaginé qu’il avait eu affaire, dans le marchand de cacahuètes, à un intermédiaire chargé de trouver dans les bas-fonds cosmopolites un personnage complaisant pour tenir l’une de ces maisons, où, dans l’arrière-boutique, se glisse la pègre. La pièce qui lui avait été louée au premier étage, et qui était munie de serrures compliquées dont il n’avait jamais eu la clef, devait servir de refuge, dans son idée, aux plus crapuleux conciliabules. Or, quel n’avait pas été son étonnement de constater que son établissement n’était fréquenté que par de braves ouvriers, d’honnêtes cheminots et de tranquilles employés d’octroi!
En vérité, il se félicitait d’une pareille aventure car il gagnait facilement son argent. Et jamais une bataille, jamais une querelle, jamais de gros mots! Bien mieux, tous ces gens-là étaient quasi muets.
Comme Petit-Bon-Dieu considérait le spectacle réconfortant de son débit, prospère, la porte d’entrée fut poussée et un misérable vieillard courbé et déformé par les ans fit son entrée.
Il portait la tête si rapprochée de terre que son dos en paraissait bossu; il était pauvrement vêtu d’un complet de velours râpé et tout rapiécé aux genoux et aux coudes. L’un de ses longs bras supportait un petit baquet de bois séparé en deux compartiments pleins, l’un d’olives, l’autre de cacahuètes.
Une casquette était enfoncée sur son crâne chauve. Quant à sa figure, on était presque toujours dans l’impossibilité de l’apercevoir, tant à cause de la position qu’elle occupait qu’à cause d’un énorme cache-nez gris de fer, tout élimé, qui en faisait plusieurs fois le tour.
Parfois ce lamentable individu levait un peu la tête et alors on voyait, au-dessus du cache-nez, une énorme paire de lunettes noires qui eût fait rire si le regard qui parvenait à percer ces verres opaques n’eût point fait peur.
Chose curieuse, tous les clients, ce soir-là, aimaient les cacahuètes et il en distribua pour quelques sous, à chacun, un petit paquet. Sur certaines tables, il déposa, par-dessus le marché, ici, deux cacahuètes, là, quatre, plus loin cinq.
Il arriva ainsi près du comptoir, et, devant Petit-Bon-Dieu, compta sept cacahuètes. Après quoi, il s’en retourna.
Certaine nuit, Petit-Bon-Dieu, intrigué, et manquant à la parole du contrat qui le liait, s’était montré curieux de savoir ce qu’était et où se rendait, en sortant de chez lui, l’extraordinaire vieillard.
Et il était sorti derrière lui, le suivant prudemment, tandis que le bonhomme remontait vers la rue de Rome.
Or, comme Petit-Bon-Dieu fils arrivait au coin de la rue Cardinet, il avait été assailli par une bande de vauriens qui déjà avaient sorti leurs couteaux.
Heureusement que le marchand de cacahuètes était arrivé pour le délivrer: «Laissez-le donc, leur avait-il dit. Monsieur est de mes amis.»
Le lendemain, Petit-Bon-Dieu avait une ration supplémentaire de cacahuètes dans un cornet de papier, et sur le cornet lui-même il avait pu lire cette phrase soigneusement dactylographiée: «La prochaine fois, je les laisserai faire!» Il se l’était tenu pour dit.
Après le départ du marchand, quelques-uns des clients s’en allèrent. D’autres se mirent à lire des journaux en regardant de temps en temps l’heure qu’il était.
À deux heures et demie du matin la porte du cabaret fut ouverte par un homme habillé comme un artiste, dont les épaules étaient recouvertes d’une cape très ample rejetée sur l’épaule et lui cachant une partie du visage. Le chapeau de feutre rabattu lui cachait l’autre.
Il traversa la pièce, s’arrêta une seconde au comptoir, déposa sous le nez de Petit-Bon-Dieu sept cacahuètes et entra dans l’office.
Là, il y avait un escalier en tire-bouchon qui grimpait à l’étage supérieur. L’homme eut vite fait de l’escalader; et bientôt il se trouva en face d’une porte dont il lui fallut ouvrir les trois serrures. Ceci fait, il entra dans une salle uniquement meublée d’une table ronde, d’un buffet et de quelques chaises de paille. Au mur, un porte-manteau.
L’homme, après avoir allumé une petite lanterne sourde, y suspendit son feutre et sa cape. Puis il s’en fut au buffet, en ouvrit les deux battants et les referma sur lui.
Il était enfermé dans ce buffet vide, dont le fond se déploya instantanément sur un geste qui commanda un déclic.
L’homme se courba et glissa dans une sorte de couloir qu’il referma derrière lui en mettant en jeu un mécanisme dont il paraissait connaître depuis longtemps l’usage.
Aussitôt, il s’en fut rapidement jusqu’au bout du couloir qui était des plus étroits. Là encore, il eut à ouvrir une porte. Il passa, referma la porte, éteignit sa lanterne sourde, et allongeant le bras, sa main rencontra un commutateur qu’il tourna.
VI INCIDENT
L’homme était dans un décor des plus gracieux, des plus riches et des plus galants. Il était dans le boudoir de la belle Sonia et cet homme, c’était Jacques.
Jacques se mit immédiatement au travail sur une petite table signée de Boule, entre un grand paravent de Coromandel qui se déployait devant la porte de la chambre à coucher et une coquette bibliothèque pratiquée dans la vieille boiserie grise, style Marie-Antoinette.
Ça n’était pas une chose banale que le spectacle de cet homme travaillant à bouleverser l’État par le plus prodigieux des coups de force, dans ce boudoir charmant où flottaient les parfums les plus délicats, sanctuaire de l’amour transformé en officine politique.
Jacques avait tiré de la poche intérieure de son vêtement deux longs portefeuilles qu’il avait vidés sur la table.