– Me prenez-vous pour un niais? Croyez-vous que j’aie besoin de cet imbécile? C’est la préfecture qui marche, ma chère Sonia!
– J’ai toujours dit que le préfet de police était un parfait galant homme!
– Oh! il ne marchera que si nous réussissons! Il ne voudra rien faire avant le coup de téléphone de Versailles, mais alors, couvert par une pseudo-légalité, il sera à fond avec nous. Jusqu’à cette minute, il ne nous servira qu’à isoler ceux dont nous voulons être débarrassés. Certains fils téléphoniques reliant les ministères au Palais-Bourbon seront, à partir d’une certaine heure, dans l’impossibilité de servir! Oh! nous avons pensé à tout! On pigera ces bons messieurs de l’extrême-gauche au lit. Oh! on ne leur fera pas grand mal! Ils auront un réveil étonné, voilà tout! Et maintenant, avez-vous confiance?
– Quel homme vous faites, Jacques! Si vous réussissez, où vous arrêterez-vous?
– Moi, mais ma chère, vous oubliez que je suis avant tout un bon républicain.
Ils en avaient fini avec les bulletins. Il en fit un paquet qu’il enveloppa simplement dans un journal et le lui tendit:
– Tenez! Vous avez dans vos belles mains la destinée de la République…
Il savait ce qu’il faisait en se débarrassant entre ses mains du précieux colis. D’abord s’il pouvait redouter personnellement une hésitation dernière de ce cœur pusillanime de Lavobourg, il était sûr que celui-ci ne saurait point résister à Sonia et qu’il signerait sur sa prière ou sur son ordre. Ensuite, l’affaire maintenant était en route quoi qu’il arrivât!
La jeune femme accepta le dépôt avec une allégresse intérieure sans égale.
Elle s’était rapprochée de lui et le brûlait de la flamme ardente de son regard.
Il ne sut point lui résister quand elle lui prit la main et qu’elle l’entraîna en lui disant:
– Venez! Il faut que vous sachiez où, jusqu’à demain soir, je cache les bulletins… Si par hasard il m’arrivait un accident, il faut tout prévoir…
Déjà elle avait soulevé le rideau et pénétré avec lui dans sa chambre… Elle lui lâcha la main, fit de la lumière, parut ne pas s’occuper de lui, n’être nullement gênée par la présence de cet homme dans cette pièce où il n’avait jamais pénétré et où était préparé le repos de la célèbre Sonia Liskinne, dans un luxe rare et troublant.
Cependant, le parfum délicat et souverain dont toute cette intimité de jolie femme était imprégnée agissait sur lui comme sur un collégien, en dépit de toute sa force d’âme, et déjà il entendait à peine ce qu’elle lui disait.
Il regardait glisser la forme désirable sur le tapis où l’on avait jeté des peaux de bêtes; il la vit monter sur un tabouret qui lui faisait une sorte de piédestal, se hausser sur la pointe des cothurnes, ce qui lui permit d’atteindre aux rayons d’une petite bibliothèque qui se trouvait à la tête du lit.
– Tenez! c’est ici! Derrière ce livre… personne n’ira les chercher là… je les mets là avec la fameuse liste… Vous ne savez pas ce qu’il y a encore dans ma petite cachette? Tenez! le cornet de cacahuètes… le cornet de papier rose… que nous avons trouvé sur la table du boudoir avec la liste qui m’a été si mystérieusement rapportée à moi! Tout de même! quel curieux mystère! et pourquoi ces cacahuètes?
– Sans doute, répondit Jacques qui fit effort, lui aussi, pour dire quelque chose… sans doute pour nous faire comprendre que celui qui nous rapportait la liste volée était un de nos amis, Un de ceux qui viennent quelquefois travailler ici le soir avec moi… et qui connaît le chemin des cacahuètes et qui n’a pas voulu se désigner autrement… Alors? alors, ma chère Sonia, ne pensons plus aux cacahuètes!
Il avait dit cela d’une voix si étrange et si nouvelle… Elle le regarda du haut de son tabouret…
Il était près d’elle et il lui tendit la main pour qu’elle descendît. Elle prit cette main qui était brûlante et sauta légère comme Diane chasseresse.
Cependant, le haut talon de son cothurne la fit, un quart de seconde, chanceler.
Un quart de seconde! un quart de seconde! Il ne faut qu’un quart de seconde à l’Amour ou à la Mort qui guettent, poussés par la Destinée.
Pendant ce quart de seconde-là, Sonia glissa sur la poitrine de Jacques. Il l’y retint. Elle poussa un soupir et il lui donna un baiser. Et, pendant les secondes qui suivirent, et les minutes, et les heures… tout fut oublié!
VII LE BARON D’ASKOF
Par la petite porte secrète, à trois heures et demie du matin, le baron d’Askof arriva mystérieusement dans le boudoir de Sonia Liskinne.
Il s’assit et attendit le commandant.
Contrairement à son habitude celui-ci était en retard. Le baron s’étonna quelque peu et un quart d’heure s’écoula.
Askof commençait à s’énerver.
Il avisa soudain, sur la table, une sorte de sachet indien qu’il n’avait jamais vu. Que faisait là cet objet inconnu? Curieux, il s’en saisit et l’ouvrit.
Des lettres? Des lettres de l’écriture du commandant. Il les lut.
Et, pendant qu’il les lisait, un méchant sourire errait sur ses lèvres cruelles.
Ces lettres dataient de plusieurs mois:
«Belle Sonia, je vous ai vue en rêve toute la nuit. Et cependant je ne suis point amoureux, mais je sens que je vais le devenir si vous continuez à déployer pour moi des grâces dont je suis indigne. Oubliez que vous êtes une femme et nous collaborerons et nous ferons, tous deux, de grandes choses. Essayez de devenir laide pour me faire plaisir. Et surtout ne vous habillez plus comme hier soir, ne vous coiffez plus comme hier soir, ne me parlez plus avec le sourire d’hier soir! Appliquez-vous à être toujours avec moi le contraire de ce que vous avez été hier soir, ou alors je perds la tête, ma pauvre tête dont j’ai tant besoin! C’est entendu, hein? ma chère camarade.»
Une autre finissait par ces mots:
«Ils sont fous de vous, comme je les comprends. Moi, je ne vous aime pas; c’est plus!»
Un billet:
«Je n’oublierai jamais les deux heures passées à vos côtés, cet après-midi, vous êtes la plus étonnante des femmes. Comment pourrai-je me passer de vous?»
Et un rendez-vous:
«Cette huit, nous travaillerons de deux heures à quatre heures du matin, dans notre cher petit boudoir. Comptez sur moi. Oui, j’ai pensé à vous! Vous êtes extraordinaire avec vos reproches! Je ne pense qu’à vous! Je ne puis rien sans vous! Vous êtes l’objet de ma perpétuelle admiration! Avez-vous reçu mes fleurs?»
Et ces seuls mots sur un autre billet:
«Merci. Vous êtes l’unique!»
Froidement, Askof replaça les billets dans le sachet et mit le sachet dans sa poche.
À ce moment, il lui sembla entendre un léger murmure. Il prêta l’oreille. Il ne s’était point trompé; on parlait dans la chambre de Sonia.
Doucement, il se leva, passa derrière le paravent de Coromandel, souleva la lourde tapisserie et écouta ces deux voix qui étaient derrière la porte.
Alors, il laissa retomber la tapisserie et revint à sa chaise, plus pâle qu’un mort.
Soudain il se leva et, par la porte secrète, quitta le boudoir de la belle Sonia.