M. Hilaire commanda ce qu’il voulut. MM. Barkimel et Florent n’avaient plus faim.
X LE MARCHAND DE CACAHUÈTES
Lavobourg s’était fait annoncer à Sonia. C’était la première fois qu’il allait la revoir depuis son terrible entretien avec le baron d’Askof.
La veille, il s’était présenté à l’hôtel vers les cinq heures, mais on lui avait répondu que madame était sortie et qu’elle dînerait en ville.
Vers les onze heures, il était revenu à l’hôtel. On lui avait dit que madame s’était couchée, qu’elle avait eu un violent mal de tête, qu’elle avait prié qu’on la laissât reposer et qu’on avertît M. Lavobourg, s’il se présentait à l’hôtel, qu’elle comptait sur lui au déjeuner du lendemain.
Lavobourg avait passé la nuit du samedi au dimanche sans fermer l’œil. Il n’avait point revu Askof, mais il n’avait cessé de penser à lui et à ce qu’il lui avait dit. Et il n’était plus sûr de rien!
Il ne doutait point qu’Askof fût très épris de Sonia. Le baron avait peut-être parlé par jalousie. D’autre part, Lavobourg tenait d’Askof lui-même que celui-ci ne travaillait pour le commandant que contraint et forcé et qu’il détestait Jacques! Askof n’avait peut-être imaginé toute cette horrible fable des amants surpris que pour le déterminer, lui, Lavobourg, à une vengeance qui aurait fait surtout son affaire, à lui, Askof!
Peut-être aussi avait-il dit la vérité?
Lavobourg souffrait tellement de cette vérité-là qu’il était disposé de plus en plus à ne pas y croire!
– Bonjour, Lucien!
Elle venait d’entrer. Elle avait une de ces charmantes toilettes floues d’intérieur, robe de déjeuner intime, faite de quelques chiffons, dont toute la «façon» consistait dans l’art avec lequel elle les drapait autour de ses belles formes souples.
Rarement elle l’appelait ainsi par son petit nom.
«Lucien!» Il la regarda.
Elle lui dit tout de suite:
– Vite que je vous rassure… tout va bien! Il ne reste plus qu’une petite formalité dont je vous parlerai tantôt, et bientôt toutes vos transes seront finies… Voyons, racontez-moi tout ce que vous avez fait depuis que je ne vous ai vu.
– Et vous? fit-il brusquement. La réplique était partie malgré lui.
Surprise du ton dont cela avait été lancé, elle le fixa avec audace, peut-être avec trop d’audace:
– Comment: et moi?
– Oui, et vous? Voilà deux jours que je me présente à votre hôtel et deux jours qu’il m’est impossible de vous voir!
– Vous vous présentez à mon hôtel! On ne vous reçoit pas! Vous savez bien que vous êtes chez vous, dans mon hôtel… Mais vous êtes fabuleux, mon cher! Je dînais en ville, tout simplement… Voyons, Lucien, sérieusement, qu’est-ce que vous avez?
– Rien! Rien! fit-il en lui prenant les mains et en les couvrant de petits baisers précipités… rien…
– Et puis, dit-elle, de sa belle voix grave et richement timbrée, et puis, j’ai travaillé avec Jacques!
– Ah!
– Cela vous étonne? Pourquoi dites-vous: «ah!» de ce ton de mélodrame? Vous êtes toujours jaloux? Vous m’amusez, vous savez, avec votre jalousie? Ah! mon pauvre ami, si vous saviez ce que je compte peu pour lui!
– Oui, oui, vous dites toujours cela! Mais dois-je vous croire? Et il lui souriait maintenant.
Lui, il ne croyait plus, non, il ne croyait plus l’affreuse chose. Sonia était trop simple, trop franche et lui montrait un si honnête visage!
– Ne reparlons plus de ces enfantillages, supplia-t-il. Et causons un peu politique. Voyons! Est-ce que je vais bientôt être mis dans le grand secret?
– Tout de suite, mon cher, c’est-à-dire après le déjeuner… Vous saurez tout. Et c’est moi qui suis chargée de tout vous apprendre! Plaignez-vous! Nous allons passer un bel après-midi ensemble! Voici le programme de la journée:
«Déjeuner intime dans le petit boudoir. À ce déjeuner, il n’y aura que Jacques, que personne ne saura ici, Askof, qui viendra ostensiblement, vous et moi!
«L’après-midi, nous travaillons tous les deux. Le soir, nous dînons dans un restaurant du boulevard, vous, Askof et moi. Il faut que nous nous montrions, mon cher… Ensuite, nous irons au théâtre, et, à minuit et demi, au bal du Grand-Parc, où nous avons une loge.
«Quand on nous aura vus jusqu’à deux heures du matin, faisant la fête, le gouvernement sera peut-être rassuré sur la grrrande conspiration!
«À deux heures, nous rentrons ici tous les deux où nous retrouvons Jacques et où nous l’aidons dans son dernier travail. Ainsi on ne se quitte plus jusqu’à ce que… jusqu’à ce que nous ayons sauvé la République!
– Et il n’entre pas encore dans votre pensée que vous ayez à redouter quelque catastrophe?
– Tout est possible, mais je ne la crains pas!
– Je vous admire!
On annonça le baron.
Elle alla au-devant de lui, lui serra la main avec une grande cordialité et s’excusa de les laisser un instant tous les deux. Askof s’en fut tout de suite à Lavobourg:
– Eh bien?
– Eh bien! répéta Lavobourg en ouvrant négligemment un journal… Avez-vous du nouveau?
– Et vous?
– Moi? Ma foi non! Je vous dirai que je n’ai pas ouvert une feuille depuis quarante-huit heures… et que j’ai renoncé à comprendre quoi que ce soit à ce qui se passe autour de moi! J’ai essayé de faire parler Sonia. Elle a renvoyé ses confidences à une heure encore indéterminée… J’ai essayé de vous faire parler, vous; vous avez été plus mystérieux à vous tout seul que tous les autres, réunis!
– Il me semble, fit Askof à voix basse, en regardant Lavobourg avec un certain étonnement, il me semble qu’il y, a un point sur lequel je n’ai pas été mystérieux avec vous!
– Oui, je sais… répondit brusquement Lavobourg en jetant son journal! L’histoire de Sonia et de Jacques! Eh! bien, je vous dirai la vérité, mon cher, je n’y crois pas!
Askof recula d’un pas. Certes, il ne s’attendait point à un pareil revirement.
– Alors, vous croyez que j’ai inventé cette histoire? Mais nous en reparlerons! Chut! la voilà!
Sonia rentrait.
– Vite, mes enfants! montons, leur jeta-t-elle joyeusement. Le commandant est arrivé!
Ils trouvèrent Jacques dans le petit boudoir où la table avait été dressée. Ce fut tante Natacha qui servit.
Le déjeuner commença d’abord dans le plus profond silence. Lavobourg observait Jacques et Sonia. Ils ne se regardaient même pas et paraissaient tout à fait à l’aise.
Enfin, le commandant se tourna vers Lavobourg:
– Mon cher Lavobourg, lui dit-il, nous touchons au but. Tout me fait croire que nous réussirons. En cas d’insuccès, je prendrai tout sur moi. Sonia va vous demander tout à l’heure un petit service. Il s’agit de signatures. Si l’affaire tourne mal, vous pourrez dire que ces signatures vous ont été extorquées de force et sous menace de mort. Je ne vous contredirai point. En cas de succès, vous partagerez ma fortune. Nous aurons un gouvernement provisoire avec un duumvirat. Nous nous partagerons le pouvoir!