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Lavobourg ne trouvait rien à répondre. Il paraissait très occupé par son assiette et cependant les morceaux ne «passaient» que très difficilement.

– Eh bien! vous êtes sourd? dit Sonia, impatientée.

– Non, ma chère, répondit-il… Le commandant sait que je lui suis tout acquis et je lui souhaite le succès de son entreprise pour le pays. Quant aux dangers, je saurai en prendre ma part!

– Ce pauvre Lavobourg, dit en riant le commandant, est de beaucoup le plus brave de nous tous! Car au fond! il est le moins rassuré et il marche quand même! Il est bon que vous sachiez que c’est sur mon ordre que certains journaux ont répandu les bruits les plus sinistres, relativement aux desseins de la commission d’enquête. J’ai voulu impressionner un peu mes troupes avant d’aller au combat, pour qu’elles sachent bien qu’il n’y aura de salut que dans la victoire. Baruch, le président du Sénat, m’a fait savoir que l’état d’esprit de la Haute Assemblée était excellent et que la peur avait fait tomber les dernières hésitations! J’ai, d’autre part, de très bonnes nouvelles de l’armée. Elle est tout entière avec nous! Il ne tient qu’à nous d’avoir son concours. Elle nous le donnera si nous sommes la loi! ne serait-ce qu’un quart d’heure, une demi-heure! C’est suffisant! Après elle ne nous le retirera plus, car nous serons la force!

– Euh! fit Askof… tout cela est très beau, mais j’aimerais mieux des noms de généraux…

– Avec cela que vous ne les connaissez pas! dit Jacques. Mon cher Askof, je ne vous ai encore rien promis. Vous nous avez été si utile, et vous vous êtes montré si merveilleusement ingénieux pour la garde de nos petits secrets et la sécurité de nos chères personnes, que je ne sais que vous offrir. C’est bien simple, vous prendrez tout ce que vous voudrez, n’est-ce pas, Lavobourg?

Askof avait fait un signe à Lavobourg et, après avoir pris congé, s’était éloigné, disant qu’il n’avait pas un instant à perdre. Aussitôt Lavobourg fit:

– Ah! vous permettez! J’ai un mot à dire à Askof!

Et il quitta la pièce, refermant la porte sur Jacques et sur Sonia.

Alors Askof lui fit entendre de le suivre à pas de loup dans un petit corridor obscur qui, par derrière, rejoignait le mur du boudoir.

Là, il fit glisser une étoffe et lui désigna une fente dans la cloison à laquelle Lavobourg appliqua immédiatement un œil.

Ce qu’il vit ne fut point d’abord pour l’émouvoir:

Jacques et Sonia étaient debout tous deux. Jacques rangeait des papiers dans son portefeuille.

Puis ils échangèrent quelques mots insignifiants.

Enfin Jacques prononça:

– Et maintenant pour sortir, il faut que j’aille me redéguiser… Au revoir, Sonia…

Et il se pencha avec une extrême politesse sur la main qu’elle lui tendait. Mais comme il se relevait, elle lui prit la tête à pleines mains et lui planta sur les lèvres un baiser dont il se défendit à peine.

– Sonia, vous êtes folle! Vous êtes folle!

Et quand il put respirer:

– Et vous m’aviez promis d’être raisonnable!

– Jacques, je vous adore!

– Vous savez bien que c’est défendu! pendant quarante-huit heures! À ce soir…

Et il disparut par la petite porte derrière le grand portrait en pied.

Sonia resta quelques secondes immobile.

– Mais c’est vrai, que je suis folle!

Et tout à coup, elle murmura:

– Je ne pense plus à Lavobourg, moi! Où donc est-il passé?

Elle le trouva dans le fumoir, fumant comme un sapeur.

– Quelle tabagie! s’exclama-t-elle… je croyais que vous ne fumiez plus de cigare! et vous prenez de l’alcool, maintenant?

Lavobourg était étendu sur un divan et s’était fait servir une fine champagne.

Lavobourg stupéfia, cet après-midi-là, Sonia Liskinne par l’empressement plein de bonne humeur avec lequel il se soumit à tous ses caprices.

Il ne s’étonna de rien et quand il sut ce qu’on attendait de lui, il se mit immédiatement à la besogne et signa tous les bulletins de convocation qu’on lui présenta.

À six heures, le valet de chambre de Lavobourg, sur un coup de téléphone de son maître, vint avec une valise l’habiller.

Sonia avait dit en riant à son ami qu’il était son prisonnier, qu’elle ne lui permettrait pas de faire un pas sans elle, prétextant qu’on pouvait avoir besoin de lui d’un moment à l’autre.

En secret, il glissa un pli à son valet de chambre qui reçut la commission de courir chez Hérisson. Le valet de chambre le quitta et revint le trouver presque immédiatement. Au moment de sortir de l’hôtel, on lui avait fermé la porte au nez et deux individus l’avaient assez grossièrement invité à venir faire une partie de cartes avec eux, dans la loge du concierge.

– C’est bien, Jean, fit Lavobourg en reprenant le pli: qu’il mit dans sa poche, allez jouer aux cartes, mon ami, et ne faites ici que ce que l’on vous permettra de faire. Vous êtes aujourd’hui aux ordres de Mlle Liskinne.

Lavobourg alla trouver sa belle maîtresse et lui fit part de l’incident, sans en montrer, du reste, aucune méchante humeur.

– Vous faites bien de ne pas vous froisser, mon ami, lui dit Sonia. La consigne est générale. Le secret est dans cette maison. On ne doit plus en sortir… qu’avec moi! Askof va venir tout à l’heure. Bien que je vous recommande de ne rien lui dire qui ne soit absolument nécessaire, lui non plus ne nous quittera plus.

Et comme Askof entrait justement:

– Voici le baron! Eh bien! partons! Où allons-nous dîner?

Ils allèrent dîner au bois, puis ils passèrent une heure dans un petit théâtre à la mode. Partout, ils firent sensation. D’abord, Sonia était très en beauté et on admirait aussi «l’abatage» de Lavobourg que quelques-uns croyaient déjà sous les verrous.

Dès dix heures du soir, au Grand Parc, et dans les dancings, c’était une trépidation étourdissante et continue. Paris s’était mis là à virer, à tourner, à fox-trotter, à tanguer.

On jouissait de l’heure, dans la terreur du lendemain. Allait-on périr? Allait-on être sauvé? En attendant, dansons!

Et les modes, comme aux pires temps du Directoire, donnaient à cette cohue un air de mascarade.

C’étaient, dans la corbeille des loges, des Flores, des Hébés, des Grecques, des Orientales. Mais la plus belle et la plus admirée, ce soir-là, était, entre Lavobourg et le baron d’Askof, qui avaient la fièvre de ce merveilleux voisinage autant que de leur vengeance prochaine, c’était la belle Sonia.

Quand elle apparut dans sa loge et qu’elle laissa tomber son manteau, il y eut un murmure d’admiration.

Parmi ceux qui la dévisageaient avec le plus d’assiduité étaient trois personnages assis à une table à quelques pas de la loge.

C’étaient trois braves bourgeois qui ne devaient guère être habitués du lieu.

Ils paraissaient être plus offusqués par tout ce qu’ils voyaient que transportés d’enthousiasme! et la toilette de Sonia en particulier semblait exciter leurs critiques.