– Qu’y aurait-il de surprenant à ce que la police usât de lui pour faire parvenir certains mots d’ordre! exprima Lavobourg à mi-voix. Nous en avons bien eu l’idée, nous!
– Justement! fit en riant le baron d’Askof… j’ai eu cette idée de cacahuètes en voyant certain soir le père Cacahuètes distribuer sa marchandise avec des airs de mélodrame à ses clients! Tenez, voilà le père Cacahuètes qui revient… faites-lui signe!
Lavobourg appela le bonhomme, Askof, au fond de la loge, le regard tranquille et le cœur en repos, regardait venir Papa Cacahuètes.
Le pauvre vieux s’avança sans se presser et demanda à Sonia, de son effroyable voix rauque et sourde:
– Olives? Cacahuètes?
– Cacahuètes! répondit Sonia.
– Pour combien, belle madame?
– Pour ce que vous voudrez.
Le bonhomme prit une cuiller et s’en servit pour verser sa marchandise dans un cornet de papier qu’il ferma et qu’il déposa sur le bord de la loge.
Sonia aussitôt ne put s’empêcher de jeter un léger cri…
Le cornet était de papier rose… exactement le même papier que celui qui contenait la fameuse liste qui avait été dérobée chez Jacques et retrouvée d’une façon si inexplicable chez elle!
– Oh! ce papier! dit-elle à voix basse.
Et elle avança sa main tremblante.
– Qu’est-ce qu’il y a, belle dame? demanda la voix rauque et sourde. C’est-y que ma marchandise ne vous plaît point?
– Si! Si! répondit hâtivement la belle Sonia, en finissant de développer le cornet.
Alors, sur le papier déplié, elle lut: «Vive le commandant Jacques!»
– Ne trouvez-vous point cela extraordinaire? murmura-t-elle en montrant le papier à Lavobourg.
– J’ai des devises pour tous les goûts, moi! Papa Cacahuètes se fiche pas mal de la politique! J’ai des devises: «Vive le commandant Jacques!» et j’en ai d’autres: «Vive le gouvernement!» Mais personne n’en veut, personne n’en veut du gouvernement! C’est bien dommage, il va me rester pour compte.
– Ça va, ça va! fit Lavobourg impatienté.
– C’est bon, je m’en vais, fit Papa Cacahuètes. Mais, t’nez, v’là quelques cacahuètes par-dessus le marché! c’est pour le monsieur qui vous accompagne, belle dame! non pas celui qui est si impatient, l’autre là-bas, celui qu’est au fond et qui ne dit rien!
Le baron tendit la main en souriant.
Le vieillard lui mit dedans un petit lot de cacahuètes, mais qu’il compta au fur et à mesure.
– Une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze (à ce chiffre on vit le baron faire un mouvement de surprise)… douze (sa main trembla)… treize (le baron Askof s’appuya à la cloison)…
Sonia et Lavobourg le regardèrent. Il était devenu effroyablement pâle.
– Qu’avez-vous?
– Vous êtes malade?
– Non! oui! un étourdissement!
– Eh bien! partons, dit Sonia en se levant…
Elle jeta un coup d’œil sur Papa Cacahuètes qui, maintenant, bavardait avec les trois individus qui l’avaient dévisagée avec tant d’effronterie quand elle était arrivée dans sa loge.
– Appuyez-vous sur mon bras, dit-elle à Askof! vous me paraissez souffrir!
Si les légers incidents qui avaient marqué le passage de Papa Cacahuètes dans la loge de la belle Sonia avaient ému sérieusement la belle artiste, que dire de l’angoisse grandissante avec laquelle M. Hilaire écoutait maintenant la voix du vieux!
Ah! cette voix, ce qu’elle ressemblait à une autre voix qu’il avait bien chérie jadis! Une voix qu’il ne pouvait jamais entendre sans tressaillir, une voix qui lui avait inspiré toutes les peurs et tous les héroïsmes! Certes! ce n’était pas la même! Elle n’avait pas cet éclat horrible qui faisait trembler les entreponts aux temps prodigieux du Bayard quand elle commandait le chambardement général et la révolte des forçats!
Ô souvenir! Ô mémoire! Ô livre du passé qu’il avait bien pensé ne jamais rouvrir! Tant de sang effacé par tant d’honnêtes kilos de mélasse de la Grande Épicerie moderne.
Pauvre M. Hilaire! Pitoyable la Ficelle! Jadis mince comme un filin, aujourd’hui boudiné, grassouillet comme une andouille!
Voilà qu’il grelotte dans ses beaux habits du dimanche comme jadis dans les loques dont il recouvrait sa misérable silhouette, au temps où il fallait tant travailler pour mériter un peu de paix dans cette vallée de larmes!
M. Hilaire, comme tout le monde, acheta des cacahuètes.
– Dites donc, Papa Cacahuètes… fait-il en surmontant l’émotion qui lui étreint la gorge… savez-vous bien que j’en vends, moi aussi, des cacahuètes?
– Qué qu’vous voulez que ça me fasse! répond le bonhomme fort désagréablement!…
– À vous, rien, peut-être, mais à moi, ça me fait concurrence! explique M. Hilaire qui veut être aimable en dépit de toutes les rebuffades du vieux.
– Monsieur est dans l’épicerie! exprime M. Florent.
– Vous n’avez pas besoin de le dire, ça se voit!
– Combien je vous dois, mon brave homme? demande M. Hilaire, horriblement vexé.
– Il y a longtemps que Monseigneur est épicemard fit le bonhomme en empochant sa monnaie.
– Plus de quinze ans! répond M. Barkimel.
– Quinze ans! répéta Papa Cacahuètes. La Bourse de commerce n’a plus qu’à bien se tenir!
– Fichons le camp! commande aussitôt M. Hilaire dont la patience, cette fois, est à bout.
Mais le Papa Cacahuètes arrête un instant le bouillant M. Hilaire par les pans de son habit.
– Pardon, excuse, Monseigneur? Mais dites-moi un peu, dans votre boutique, c’est-y qu’on vendrait de la morue?
– Bien sûr qu’on vend de la morue. Et puis après?
– Mais d’la vraie, d’la bonne! D’la morue à l’espagnole?
À ces mots, M. Hilaire chancela. Ah! comme l’autre l’aimait, la morue à l’espagnole!
Tandis que, d’un air égaré, ses yeux cherchaient la silhouette du marchand de cacahuètes qui avait disparu, ses lèvres murmuraient pour lui, pour lui tout seul et si bas que nul n’eût pu les entendre, les syllabes fatidiques qui commencent par un C et par un B.
– Ch… B… B! Ch! B… B…!
Dans le même moment, un grand tumulte éclata dans l’assemblée. Un homme était monté sur une table et lisait tout haut la dernière édition d’un journal du soir, le Journal des Clubs, la feuille de Coudry. Et M. Hilaire, malgré le piètre état auquel la morue à l’espagnole avait réduit son «moi», put entendre ceci:
«Club de l’Arsenal. Présidence du citoyen Tholosée. Compte rendu de la séance de nuit. Le citoyen Tholosée a mis aux voix et a réussi à faire voter par une assemblée délirante d’enthousiasme «patriote» une motion tendant à ce que tous les clubs de la capitale demandent à la Chambre de rétablir la loi sur la peine de mort en matière politique et au gouvernement de faire dresser la guillotine du peuple sur la place de la Concorde quand cette place était digne de s’appeler place de la Liberté! En fin de séance, le citoyen Tholosée a fait voter le vœu que la première tête qui tombera sous le couteau politique fût celle du commandant Jacques du Touchais, traître au pays et à la République!»