Aussitôt, il y eut des cris, des acclamations, des injures, des horions! On criait: «Vive le commandant!» et «À mort le commandant!» ou «À la maison de fous, Tholosée!» «Au feu le club de l’Arsenal!» et, ce qui était plus important pour M. Hilaire: «À la rivière, le bureau de l’Arsenal!»
Aussitôt, M. Hilaire, qui s’était laissé tomber défaillant sur une chaise, se trouva seul comme par enchantement. M. Barkimel et M. Florent avaient disparu.
Puis tout à coup, il se trouve entouré d’un groupe des plus hostiles. – Il paraît que c’est vous le secrétaire de l’Arsenal?
– Moi! s’exclama M. Hilaire qui eut un trait de génie… moi! je ne sais pas lire!
Le malheur était qu’il avait les poches bourrées de journaux, ce dont on s’aperçut, et que ces journaux n’étaient point précisément de la nuance appréciée par les amis du commandant!
«À l’eau! À l’eau! le secrétaire du club de l’Arsenal!» et déjà deux forts gaillards faisaient mine de le charger sur leurs épaules.
Tout à coup, il y eut une voix rauque qui prononça:
– Voulez-vous bien laisser mon ami tranquille! vous n’allez pas lui faire du mal peut-être! C’est un épicemard qui me donne mes cacahuètes pour rien!
– Ah! bien! fallait le dire, Papa Cacahuètes!
Et ils lâchèrent ce pauvre M. Hilaire, qui déjà était plus mort que vif!
M. Hilaire regardait le marchand de cacahuètes qui était resté près de lui, avec une émotion indicible! Il ne pouvait dire dans sa reconnaissance que deux mots, et encore il n’osait pas les prononcer bien haut… «Cher… Bib! Cher! Bib!» soupirait-il les mains jointes, les genoux tremblants!
– Chut! fit l’étrange vieillard en levant un doigt sur sa bouche!
Et il lui fit le signe impératif de le suivre, tandis qu’il riait sourdement.
«Ah! c’est bien son rire, je reconnais son rire! On ne peut pas se tromper à un rire pareil! Il n’y a pas deux rires au monde comme le rire de Ch… B…»
De quel pays de damnation revenait donc ce revenant?
M. Hilaire, le physique malmené et le moral profondément atteint, ne sachant exactement s’il devait se réjouir ou s’épouvanter d’une aussi prodigieuse rencontre, M. Hilaire traversa, derrière cette larve redoutable qui rampait dans les ténèbres, le Grand Parc en tumulte.
XI UNE NUIT HISTORIQUE
L’histoire devait ranger cette nuit du dimanche au lundi qui précéda le plus audacieux des coups d’État parmi les «nuits historiques».
Les mystérieux émissaires du commandant avaient fait savoir à ses principaux «amis» qu’ils eussent à se tenir, cette nuit-là, prêts à toute éventualité.
Au Sénat, le président Baruch avait eu une longue conférence avec Michel, Oudard, Barclef et le grand juif Saroch. Celui-ci leur apprit qu’une tentative de corruption dirigée contre la vertu civique et révolutionnaire de Flottard, le gouverneur civil du gouvernement militaire, avait complètement échoué.
– Nous saurons nous passer de lui! dit Baruch à Oudard qui se lamentait. Le commandant m’a promis qu’à l’heure décisive il ne serait plus permis à Flottard de sortir de son hôtel!
Baruch était un petit vieillard sec et têtu qui avait appris à aimer la République aux côtés des «purs» et qui s’était juré de l’arracher aux révolutionnaires pour la ramener aux saines traditions des beaux jours qui avaient connu la toute-puissance du régime.
Pour cela, il n’avait pas hésité à mêler un instant sa fortune à celle d’un soldat dont le concours lui était absolument nécessaire mais il déclarait aux grands républicains qui étaient du complot et qui redoutaient l’avenir tout en déplorant le présent que du moment qu’il était là, lui, «la République n’avait rien à craindre».
Jacques l’avait tâté pour lui demander s’il voulait être du gouvernement provisoire, mais, né malin, Baruch avait refusé, voulant rester à la tête de l’assemblée et réserver ainsi le prochain avenir sans se brûler.
Au fond, il estimait que le règne du gouvernement provisoire serait très rapide, les travaux de révision de la Constitution devant être menés tambour battant, après quoi, «les grands républicains», maîtres à nouveau de la situation, seraient libres de se débarrasser de ce duumvirat éphémère, avec plus ou moins d’élégance, selon l’attitude de Jacques.
Cette nuit-là, que faisait Jacques? Enfermé dans le mystérieux et élégant réduit de l’hôtel du boulevard Pereire avec Frédéric Héloni, alors que la police de Cravely les croyait tous deux dans l’appartement de l’avenue d’Iéna, il donnait ses derniers ordres à son fidèle lieutenant et prenait ses suprêmes dispositions.
En bas, dans la salle de Petit-Bon-Dieu, une véritable garde, sous divers déguisements, l’attendait, armée jusqu’aux dents, garde qui devait l’accompagner à la Chambre et le défendre jusqu’à la mort contre toute tentative d’enlèvement, la seule qu’il redoutât avec la trahison qu’il fallait toujours prévoir.
Mais la trahison devait venir d’un point qu’il n’avait pas prévu. Elle pénétra dans l’hôtel avec Lavobourg qui rentrait en compagnie de Sonia du bal du Grand-Parc.
En chemin, l’auto avait déposé Askof à sa porte. Le malheureux avait fait pitié à Sonia qui n’avait vu aucun inconvénient à s’en séparer, au contraire. Son rôle était fini, à celui-là, pensait-elle, on n’avait plus besoin de lui. Comme depuis le soir elle n’avait cessé de se trouver entre Lavobourg et lui, elle était sûre qu’Askof ignorait encore les dispositions finales auxquelles on s’était arrêté.
Enfin, elle avait pleine confiance en Lavobourg qu’elle était heureuse de trouver si décidé à la minute décisive.
– C’est fait! déclara Sonia en entrant dans le boudoir. Mon réticule est parvenu à destination. En ce moment, on distribue les bulletins de convocation!
Jacques la remercia d’un signe de tête, puis il continua de dicter à Frédéric Héloni la proclamation que celui-ci devait porter à l’imprimerie immédiatement après le vote des deux assemblées décrétant la révision de la Constitution et la réunion des deux Chambres en Assemblée nationale à Versailles.
Mais cette proclamation ne devait être affichée et expédiée dans toute la France que sur le coup de téléphone de Versailles, du gouvernement provisoire.
À ce moment, on frappa à la petite porte secrète, derrière le portrait de Sonia.
Jacques alla lui-même ouvrir, entrebâilla la porte, reçut un pli, referma la porte et décacheta.
La lettre était écrite à la machine et n’était point signée mais elle portait un chiffre au coin de la page qui fit dire tout de suite à Jacques: «C’est de Mabel».
Il lut, brûla la lettre:
– Parfait! Mabel me dit que toutes les troupes de Versailles lui obéiront, qu’il en est absolument sûr. Dès cinq heures et quart, Mabel se tiendra au fond d’une auto qui stationnera au coin de la place de l’Étoile et de l’avenue du Bois. Il y attendra jusqu’à six heures l’ordre, signé du président du Sénat, lui donnant la garde de l’Assemblée nationale. Aussitôt qu’il l’aura reçu, il partira pour Versailles.