– Qui lui portera cet ordre? demanda Héloni.
– Moi, répondit Jacques, et je me rendrai à Versailles avec lui!
– Et qui vous portera, à vous, l’ordre du président du Sénat?
– Vous, Frédéric. Vous allez partir tout de suite pour le Sénat et vous mettre dès maintenant à la disposition de Baruch. Du Sénat, quand l’heure en sera venue, vous me ferez téléphoner à la Chambre, tout ce qui se passe dans la Haute Assemblée; enfin, vous m’apporterez l’ordre de Baruch pour Mabel aussitôt que vous l’aurez. C’est compris?
– Oui, mon commandant!
– Eh bien, embrassez-moi, Frédéric! Car si je ne vous revois pas avec cet ordre-là, il est probable que nous ne nous reverrons pas devant le poteau d’exécution!
Les deux hommes s’embrassèrent et Frédéric partit.
Lavobourg fumait étendu sur une chaise longue.
– Maintenant que nous sommes seuls, dit-il, je puis bien vous dire ce que je pense de votre proclamation… je n’en pense pas grand-chose de bon!
– Que voulez-vous dire? demanda Sonia, stupéfaite.
Quant à Jacques, il s’était arrêté en face de Lavobourg. Il ne comprenait pas plus que Sonia.
– Mon cher, dit-elle, en parvenant à dompter un mouvement de mauvaise humeur, vous avez eu tort de ne pas vous expliquer avant le départ de Frédéric. Maintenant il est trop tard. Que trouvez-vous donc à reprendre dans cette proclamation?
– Mais rien, absolument rien, je la juge inutile, voilà tout!
– Pourquoi! parlez!
– Je la trouve inutile parce que dans cinq minutes vous m’aurez assassiné comme vous avez fait assassiner Carlier.
Jacques et Sonia se dressèrent devant lui dans un même mouvement de surprise et de défense.
– Laissez-moi finir… fit Lavobourg, sans daigner s’apercevoir de l’émoi indescriptible dans lequel il jetait ses deux complices… Vous m’aurez assassiné ou sinon…
– Il a perdu la tête! s’exprima Jacques.
– Lucien! revenez à vous! Songez à la gravité de l’heure, à l’importance des minutes et ne divaguez pas! supplia Sonia, affolée.
– … ou sinon, continua froidement Lavobourg, en faisant tomber la cendre de sa cigarette, je serai appelé tout à l’heure à présider la Chambre, et comme je suis décidé à faire mon devoir, tout mon devoir, je vous jure que je n’ouvrirai la séance ou ne clôturerai le débat que lorsque tous les députés auront été convoqués, avertis par mes soins, et auront pu normalement prendre part au débat! Vous voyez, mon cher, conclut-il, que dans ces conditions votre proclamation n’a qu’une chance très relative de servir à quelque chose!
En entendant ces paroles terriblement simples où se déroulait de la façon la plus claire le plan de trahison de Lavobourg, plan qui ruinait tous leurs efforts, et qui les ferait échouer au but, Jacques et Sonia, qui ne pouvaient plus croire à la folie de cet homme, se regardèrent avec détresse, car ils comprenaient, avant même que l’autre se fût expliqué, que sa trahison payait la leur!
– Si vous n’êtes pas un lâche, Lavobourg, dit Jacques d’une voix sourde où il y avait moins de menace qu’une immense supplication, et si vous avez gardé quelque sens de votre devoir, je ne dis pas vis-à-vis de moi, mais vis-à-vis du pays qui attend de vous sa délivrance, vous viendrez à la Chambre avec moi, comme il était entendu, et vous saurez faire taire vos rancunes personnelles, quelles que puissantes et justifiées que vous puissiez, dans votre aberration momentanée, vous les imaginer et vous m’aiderez à sauver la République!
– Pas de grands mots, répliqua Lavobourg, vous rêvez tout simplement d’étouffer la République, eh bien! je ne vous y aiderai point et, il faut en prendre votre parti, vous n’y réussirez point! à cause de moi! Vous pouvez peut-être me supprimer, me délivrer d’une vie qui m’est désormais odieuse, car vous l’avez empoisonnée et vous savez bien ce que je veux dire…
Mais nous ne savons rien du tout! s’écria Sonia. Mais je te jure, Lucien, que ta conduite est incompréhensible!
Il ne l’interrompit même point, il ne se tourna point vers elle, il attendit simplement qu’elle eût cessé sa clameur de mensonge et son hypocrite protestation.
Alors il continua:
– J’aurai eu au moins cette consolation d’avoir ruiné votre entreprise et de vous avoir perdus.
Il ricana:
– Je vous vole la victoire! Mais nous sommes quittes: vous m’avez bien volé ma maîtresse!
– C’est faux! éclata Sonia en se redressant devant lui… et c’est un premier crime de ta part de le croire! Qui t’a raconté cette chose honteuse?
– Oh! madame! fit simplement Lavobourg… ayez au moins autant de pudeur que votre complice! Est-ce qu’il a protesté, lui?
– Assez! cette scène a trop duré, déclara brusquement Jacques, qui venait de prendre une résolution inébranlable. Je vais vous tuer, monsieur!
Lucien, d’un bond, fut debout. Il avait parlé de sa mort, mais il n’y avait point cru!
Jacques avait disparu un instant et il était maintenant devant Lavobourg, deux épées à la main. Il lui en jeta une.
«Ma mort ou celle de Lavobourg», voilà ce à quoi venait de se résoudre Jacques, «et, si je le tue, je trouverai, quoi qu’il dise, un autre président…, Mais je n’ai pas un instant à perdre!»
Ainsi arrangeait-il l’événement.
Lavobourg était de première force aux armes. Il se rua sur celle qu’on lui offrait avec d’autant plus d’enthousiasme que c’était une épée et qu’il avait redouté, une seconde, le poignard.
Sonia suivait toutes les péripéties du combat avec une angoisse tellement aiguë qu’elle gémissait comme si elle était transpercée elle-même par l’acier quand l’épée de Lavobourg partait à fond dans la direction du commandant.
À un moment, sur un coup droit de Lucien qui avait l’avantage de la taille et de l’«allonge», elle put croire Jacques cloué à la muraille.
Elle était tombée à genoux en criant:
– Ne le tue pas!
Mais Jacques avait paré le coup, relevé l’épée de son adversaire et, glissant sous elle, avait servi une botte terrible à Lavobourg, qui ne l’évita qu’en faisant un bond prodigieux.
Jacques, reprenant l’offensive, ramenait le combat au milieu de la pièce, et ce n’était pas un spectacle banal que celui de cette lutte à mort entre ces deux hommes, parmi les meubles renversés et suivie sur les genoux par cette femme râlant ses espoirs et ses terreurs au choc des épées.
Mais Jacques était trop pressé d’en finir et Lavobourg s’en aperçut. Dès lors, il changea de tactique. Il savait très bien que chaque minute perdue enlevait de sa force à son adversaire en lui ôtant de son sang-froid, pour qu’il n’en profitât point en jouant un jeu des plus serrés qui exciterait l’impatience de l’autre.
C’est là qu’il l’attendait. Jacques fit une lourde faute en se découvrant audacieusement pour tenter Lavobourg, et celui-ci, par un solide coup d’arrêt sur un retirement de bras, le toucha en pleine poitrine, mais l’épée, heureusement, glissa sur le sternum.