– Je croyais que nous partions pour la campagne?
– Oui! à Versailles! c’est là que nous allons achever d’organiser la victoire… mais avant de prendre le train, tu vas te munir d’une cinquantaine de laissez-passer au sceau du club de l’Arsenal.
– Grands dieux! s’exclama M. Hilaire.
– Que se passe-t-il encore? demanda Papa Cacahuètes… Ta conscience répugnerait-elle à de pareils moyens?
– Aucunement, aucunement! et je suis bien heureux, au contraire, d’avoir cette occasion de vous rendre service…
– Eh bien! alors?
– Eh bien! alors, ces laissez-passer, il faut que j’aille les chercher chez moi.
– Naturellement!
– Et si j’entre chez moi, ma femme, je le crains, fera quelques difficultés pour me laisser ressortir!
– Tu lui diras que c’est pour la grande cause, mon bon Hilaire, et elle te laissera faire tout ce que tu voudras!
– Ah! bon! vous ne la connaissez pas!
– Va, Hilaire! Va! Voici là ta splendide boutique! Ce n’est pas le moment de te montrer pusillanime! Va, mon ami, je t’attends!
L’ordre était catégorique, M. Hilaire ne se le fit pas répéter et c’est avec une angoisse inexprimable qu’il s’avança vers le seuil de son auguste demeure.
Il ouvrit en tremblant la petite porte basse percée dans la tôle de la devanture et la referma derrière lui.
Chéri-Bibi attendit. D’abord, rien ne vint attirer son attention, et puis, peu à peu, il s’intéressa à un certain murmure grossissant qui venait du premier étage. Il se faisait là-haut un certain tumulte. Ainsi on percevait nettement le bruit de la vaisselle cassée.
Et puis tout ce bruit sembla descendre, rouler du premier étage au rez-de-chaussée avec un fracas extraordinaire.
De grands coups sourds retentissaient entre les cloisons, comme si elles eussent été bombardées de projectiles. Une vitre se brisa, on entendit des cris, des lamentations, des supplications.
Chéri-Bibi se dit, sans autre émotion: «C’est Mme Hilaire qui se réveille» et il commençait à plaindre sérieusement son ami la Ficelle, quand son attention fut soudain attirée par une sorte de gémissement qui sortait de terre, à ses pieds.
C’est alors qu’il vit apparaître, à un soupirail, donnant sur les fameuses caves de la Grande Épicerie moderne, la tête ébouriffée, affolée et fortement contusionnée de ce pauvre M. Hilaire.
– Vite! aidez-moi à sortir de là, râlait le malheureux garçon… Elle arrive! Vite! sauvez-moi!
– Prends ma main! fit Chéri-Bibi en allongeant son énorme patte. L’autre s’y accrocha comme le naufragé s’accroche à la branche qui, seule, peut le sauver d’une catastrophe imminente.
… «Oh! hisse!»… et Chéri-Bibi sortit de l’enfer et de sa cave ce pauvre M. Hilaire, que Mme Hilaire continuait à chercher partout avec des imprécations dont l’écho fit filer les deux compères.
– As-tu au moins les cartes du club? demanda Papa Cacahuètes…
– Oui, oui! je les ai, souffla M. Hilaire en se frottant la tête… Ah! là! là! quelle tempête! quelle femme! Non! regardez-moi comme elle m’a arrangé! N’est-ce pas honteux?
Chéri-Bibi considéra M. Hilaire avec un certain apitoiement.
Non! Non! vraiment M. Hilaire n’était pas beau à regarder au sortir de sa cave, dans le matin blême de ce jour mémorable.
Il n’avait pas de faux col, plus de cravate: le plastron de sa chemise avait été arraché. Son beau veston du dimanche n’était plus qu’une loque; son couvre-chef naturellement était resté sur le champ de bataille et on aurait payé bien cher M. Hilaire pour qu’il consentît à aller le rechercher.
– Tout de même, reprit-il après quelques instant de silence… je ne puis courir les rues, ni même me promener à la campagne, dans cet appareil de désordre… Je suis fait comme un voleur… ou plutôt comme un volé!
– Je vais te dire comment tu es fait, répliqua Chéri-Bibi… Tu es fait comme un orateur de club qui a rencontré des contradicteurs payés par la réaction! Je t’en prie, monsieur Hilaire, garde tes loques!
Ils étaient arrivés au coin d’une rue. M. Hilaire mit sa main sur le bras de Papa Cacahuètes.
– Chut! Mlle Jacqueline! La reconnaissez-vous?
– Sœur Sainte-Marie-des-Anges! prononça Chéri-Bibi dans un souffle, cependant qu’il s’appuyait un peu contre son compagnon… comme elle est matinale! reprit-il avec un soupir… je parie qu’elle va encore prier pour moi!
– Elle va à la messe de cinq heures, à Saint-Paul…
XV BRUMAIRE
En arrivant au Palais-Bourbon, le commandant Jacques fut entrepris tout de suite par Michel et le patriote Lespinasse.
Et, pendant que les députés pénétraient en hâte et avec toutes les marques de la plus vive inquiétude dans la salle des séances où les huissiers, prévenus à la dernière minute par ceux des questeurs qui étaient de l’affaire, montraient des figures ahuries, tous trois eurent un premier entretien.
– Tout va bien, fit Michel. Ils ont une peur de tous les diables. Si vous réussissez, ils vous en seront longtemps reconnaissants; mais ne faites pas un faux pas ou ils vous jettent par terre. Ils sont venus presque tous ici en faisant les étonnés. Mais quoi! disent-ils, il n’était pas en leur pouvoir de ne pas obéir à une convocation régulière! Vous voilà prévenu! Tout ce qui semblera régulier, ils vous l’accorderont et ainsi se ménagent-ils une porte de sortie en cas d’insuccès. Le tout est de faire vite! Ah! ils voudraient bien être déjà à Versailles! et même en être revenus, et moi aussi, je ne vous le cache pas! Ils n’ont pas oublié que le coup de brumaire a failli rater parce qu’il a fallu deux jours!
– Le malheur! dit froidement le commandant, est que nous n’aurons pas Lavobourg!
La foudre, tombant entre les deux députés n’eût point produit un effet plus terrible.
– Quoi? balbutièrent-ils, quoi? pas Lavobourg? il va arriver Lavobourg! Il devrait déjà être là!
– Non! il ne viendra pas! Il nous lâche!
– C’est donc cela que vous êtes si pâle! Mais qui va présider la Chambre? gémit Michel.
Jacques n’écoutait plus Michel. Il regardait Lespinasse qui tremblait d’impatience et d’angoisse de voir que «tout fichait le camp», puisque tout reposait sur Lavobourg.
– Lespinasse, fit Jacques, en le brûlant de son regard… Vous avez été soldat et bon soldat! Vous allez m’obéir comme on obéit à un chef à la guerre!
– Ordonnez! mon commandant!
– Vous allez vous rendre chez Tissier.
– Le second vice-président de la Chambre… oui, mon commandant, il habite à deux pas… ce sera vite fait!
– Mais Tissier ne veut rien savoir! s’écria Michel. Je l’ai tâté moi-même… il laissera faire… et restera dans son lit!
– Silence, monsieur, je vous prie! (et se retournant vers Lespinasse, il lui remit un dossier). Vous montrerez ceci à Tissier… c’est l’un des dossiers de la commission d’enquête… Vous lui montrerez son nom sur la liste de ceux que l’on doit aujourd’hui même décréter d’accusation!