Quand les parlementaires aperçurent les uniformes kakis de la coloniale d’une part et les capotes de la ligne de l’autre, ils ne purent s’empêcher d’applaudir comme des enfants.
Alors, c’était vrai? Ils avaient réussi? Ils étaient la loi et ils étaient la force? Et il ne dépendait plus que d’eux de débarrasser le pays une bonne fois de ces sectaires dont ils avaient la terreur! Ils ne pouvaient pas le croire!
Dans la salle du Congrès, les grands républicains comme Michel, Oudard et Barclef avaient pris enfin leur parti d’aboutir au plus tôt et de risquer le coup même sans le général Mabel dont la disparition était aussi inquiétante et aussi néfaste que celle de Lavobourg.
Et ils avaient imaginé de remplacer le dernier au gouvernement provisoire par Tissier, un vrai républicain, ami de Pagès, qui ne laisserait pas, lui, cambrioler la République, tout en la sauvant. Quand Tissier apprit qu’il allait être nommé, il fut stupéfait.
Au fond, il continuait à se laisser pousser par les autres, ne comprenant toujours rien à ce qui lui arrivait, ne se compromettant par aucune parole inutile et paraissant surtout ennuyé qu’on l’eût réveillé si tôt.
Sur ces entrefaites, Jacques accourut, cria:
– J’amène cinq mille hommes qui sont prêts à mourir pour vous, mon président! et le président fit son entrée avec un cortège dans la salle des séances.
Jacques, au moment où il en franchissait lui-même la porte, ne fut pas peu étonné d’apercevoir, des deux côtés de cette porte, deux magnifiques énormes huissiers à chaînes qui le saluèrent militairement au passage.
Il avait reconnu ses deux fidèles gardiens: Jean-Jean et Polydore. Mais, bien entendu, il ne s’attarda point à leur demander des explications.
Derrière lui, on se précipita. Députés, sénateurs envahissent les gradins. Une lueur blême tombe du vitrage du plafond éclairant d’un jour sinistre tout un groupe de «douteux», de «tard venus» qui ne savent pas encore «s’ils sont de l’affaire» et qui se réservent avec des mines hostiles.
Ils n’ont encore prononcé qu’un mot devant ceux qui les poussent:
– La loi! qu’on respecte d’abord la loi! et nous verrons après!
Or, le président, là-haut, se lève et lit le texte constitutionnel en vertu duquel l’assemblée se trouve réunie à Versailles pour réviser la Constitution!
On n’est pas plus légal! Qu’est-ce que «les légaux» veulent de plus?
Le commandant se précipite à la tribune.
– Messieurs! vous êtes les représentants de la nation! et si vous êtes ici, c’est que vous avez jugé, en votre âme et conscience, que l’état de choses dans lequel nous nous débattons ne saurait durer! En trois ans, il nous conduirait au despotisme! Mais nous voulons la République, sur les bases de l’égalité, de la morale, de la liberté civile et de la tolérance politique! Avec une bonne administration, tous les citoyens oublieront les factions dont on les fit membres, et il leur sera permis enfin d’être Français!
«N’est-il pas honteux de voir aujourd’hui le pays, comme aux pires heures de son histoire, terrorisé par les clubs et les sectes révolutionnaires! Il est temps de rendre aux défenseurs de la patrie la confiance à laquelle ils ont droit! À entendre quelques factions, nous serions bientôt des ennemis de la République, nous qui l’avons affermie par nos travaux et notre courage! Eh bien, encore aujourd’hui, nous sommes venus pour vous sauver de l’anarchie qui est à vos portes et qui, si vous tardez, viendrait vous empêcher de délibérer!
«La France veut la liberté pour tous!
«La nécessité qui s’impose, c’est de restaurer en France la notion du gouvernement avec l’idée de force réglée, d’action continue et de stabilité que le mot État implique!
«Assez de ce régime de châteaux de cartes qui s’effondrent au moindre souffle! Seul, un gouvernement, limité par de sérieuses garanties, mais assez fort, assez indépendant pour se soutenir autrement que par de tyranniques violences, peut nous pacifier à l’intérieur et à l’extérieur!
«Vous avez, messieurs, à discuter sur ce point et à modifier la Constitution!
«Mais de tels problèmes ne se résolvent pas en vingt-quatre heures! Pour y travailler, vous avez besoin d’une grande paix. Aussi, je vous adjure, au nom de la France, au nom de la République, de nommer jusqu’à la fin des travaux de l’Assemblée nationale, un gouvernement provisoire qui, sous la haute autorité du chef de l’État, dont nous laissons la personnalité en dehors de cette bataille, saura vous garder de vos ennemis!
«Messieurs! deux hommes suffisent à cette tâche qui, espérons-le, sera rapide: choisissez-les! Choisissez-les vite et bien! car j’entends déjà les rumeurs de la place publique! et des fauteurs de discorde! Que ces deux hommes soient forts et unis! Choisissez un vieux républicain comme Tissier et un soldat! Vous en avez besoin! Mais si vous connaissez un soldat plus républicain que moi! prenez-le!
C’est sur ces mots qu’il descendit.
Un tonnerre d’applaudissements accueillit sa péroraison en même temps qu’un grand tumulte traversait la place d’Armes, la cour du château, la galerie des tombeaux, dite aussi galerie des bustes, et se répercutait jusque dans la salle des séances du Congrès.
C’étaient une douzaine de députés de gauche à la tête desquels on voyait Mulot et Coudry. Ils écumaient, ils traînaient avec eux un membre hagard du gouvernement, le ministre des Travaux publics, le pauvre Taburet, le seul qu’ils avaient pu trouver au cours de leur brusque ruée à Versailles. Ils avaient été mis au courant des événements par des indiscrétions inévitables et redoutaient d’arriver trop tard. Heureusement qu’il n’en était rien. Ils racontaient qu’Hérisson était devenu fou et qu’il avait couru de ministère en ministère en jurant comme un possédé. On disait qu’il avait jeté le ministre de la Guerre dans son auto et qu’ils étaient arrivés comme des énergumènes chez Flottard… Enfin, peu à peu, tout se savait… et on accourait à Versailles de partout!
Quand il vit la horde glapissante faire irruption dans la salle du Congrès, Jacques comprit que, derrière ces douze-là, les autres allaient arriver!
Il courut à la porte et dit à Jean-Jean:
– Courez tout de suite auprès de M. Frédéric et dites lui qu’il ne laisse plus passer personne! Vous entendez! plus personne!
Et il rentra dans la fournaise.
Déjà on se battait, Coudry et Mulot criaient: «Vous êtes des voleurs, des assassins! vous avez voulu violer la Constitution! assassiner la République! mais on ne vous laissera pas faire! Assassins! Assassins!»
Lespinasse s’était jeté à la gorge de Coudry, et Mulot essayait de les séparer.
Pendant ce temps, Jacques, Michel, Oudard, Barclef précipitaient les événements. Ils avaient la majorité. Il fallait en user vite!
Le président mettait aux voix un projet de loi signé de vingt noms, notoirement républicains, nommant un gouvernement provisoire pour la durée des travaux de l’Assemblée.
Un instant, certains malins avaient pensé qu’il fallait prendre Jacques au mot et nommer un autre duumvir que le commandant avec Tissier, mais à la dernière minute le prodigieux tumulte causé par l’arrivée des révolutionnaires les rejeta tous dans les bras de Jacques.
Le président sentait qu’il n’y avait plus une minute à perdre et c’est ainsi que l’on avait catégoriquement mis de côté l’idée de réunir une commission qui aurait tenu une séance de cinq minutes et qui serait revenue avec un rapport bâclé.