À ce moment, la porte s’ouvrit tout doucement, tout doucement…
Et le faux étudiant russe et la fausse blanchisseuse reculèrent épouvantés.
Le père Cacahuètes, lui-même, venait d’entrer et refermait la porte aussi doucement qu’il l’avait ouverte.
– Pardon, excuse, la compagnie, fit-il d’une voix presque éteinte, mais monsieur et madame la baronne me pardonneront certainement mon indiscrétion quand ils sauront ce qui m’amène…
Jamais il n’était apparu aussi misérable, aussi pitoyable. Ses épaules s’étaient encore courbées et sa tête, lamentable, pendait sur sa poitrine comme si les vertèbres cervicales avaient perdu ta force de la soutenir, ballottait, était agitée de droite et de gauche d’un mouvement nerveux, incessant, qui forçait à détourner le regard tant le spectacle en était pénible.
Véra avait reculé jusqu’à la muraille. Elle ne bougea plus, hypnotisée par la mauvaise bête surgie au milieu de son chemin.
Quant à Askof, il eut un grondement, une révolte rapide de sa solide mâchoire, une injure entre les dents, au mauvais sort qui le faisait toujours le jouet du monstre.
Enfin, le petit vieux soupira:
– Monsieur le baron! pardonnez-moi… Il faut que je prenne le temps de me remettre… J’ai tant couru… Figurez-vous que je craignais de vous manquer… vous et madame la baronne… et comme vous m’êtes tous deux infiniment sympathiques, je ne me le serais jamais pardonné…
– Trêve de plaisanterie, «papa», coupa court Askof d’une voix blanche… Comment avez-vous su que nous devions nous voir ici? Déjà il soupçonnait l’ex-larbin de Lavobourg de l’avoir vendu.
– Eh! gloussa le vieillard! eh! eh! nous avons la même blanchisseuse… Eh! eh! eh! une petite blanchisseuse de la rue aux Phoques, mes enfants… qui blanchit tous mes amis, tous les amis du père Cacahuètes… Maison bien tenue… n’est-ce pas, mon enfant? fit-il à Véra.
Askof eut un râle d’admiration à l’adresse du bandit-roi.
Il pensait: «Même ça!»… Il avait même ça; leur blanchisseuse! et quand, pour eux, il s’était agi de fuir après la fâcheuse histoire du coup d’État, quand ils avaient voulu échapper à la fois aux griffes du nouveau gouvernement et à celles de Chéri-Bibi, c’était la blanchisseuse de Mme la baronne, laquelle était la blanchisseuse de Chéri-Bibi (la blanchisseuse de Chéri-Bibi!) qui avait offert ses bons offices, qui avait fourni un déguisement à Véra et qui avait gardé Véra chez elle comme une petite ouvrière repasseuse… en attendant des temps meilleurs, et… et les ordres de Chéri-Bibi!
Pendant ce temps-là, lui, le baron, dans les faubourgs, se faisait passer pour un communiste russe avec quelques amis traîtres comme lui au marchand de cacahuètes… Ah! bien! encore une association secrète dont Chéri-Bibi avait bien dû rire… Askof aurait parié maintenant que le père Zim, le patron du bouchon artistique plein de vieux tableaux et de bric-à-brac qui les accueillait, les nourrissait et leur donnait à boire, était encore un homme de Chéri-Bibi… Mais Chéri-Bibi ne s’occupait, pour le moment, que de la baronne.
– Madame la baronne, tout à l’heure vous allez rentrer au magasin, vos courses faites. Vous pénétrerez dans le bureau de la patronne; cette chère dame vous attend dans le petit cabinet où elle range ses livres de comptes; elle vous attend à la fenêtre… j’aime mieux vous en prévenir tout de suite pour que vous ne soyez pas trop surprise en arrivant; elle vous attend pendue à la fenêtre!
La «petite blanchisseuse», à ce mot, commença à basculer de sa chaise, mais la patte formidable de Chéri-Bibi la remit en place.
– Sur son petit pupitre, la patronne a laissé une petite lettre où elle dit adieu à son petit ami… Pour tout le monde, cette chère dame sera morte d’amour! Morte d’amour à son âge… elle avait cinquante-deux ans! mais il n’y a pas d’âge pour les braves! ni pour les imbéciles! Nous qui sommes malins, madame, nous savons de quoi cette pauvre femme est morte! Il n’y a pour cela qu’à regarder sa langue. Quand vous entrerez dans le petit cabinet de la blanchisseuse, regardez la langue de la blanchisseuse pendue à la fenêtre… Cette langue est d’une longueur! madame la baronne, Mme la blanchisseuse, votre patronne, est morte d’avoir eu la langue trop longue!
Véra était prête à s’évanouir.
Askof intervint pâle et solennel, car il voyait Chéri-Bibi les tuant comme des chiens tous les deux, à la seule idée que la baronne et lui pouvaient soupçonner le lieu de la retraite de Cécily; Askof jugeait que jamais encore il n’y avait eu une minute aussi grave entre ce maudit marchand de cacahuètes, la baronne et lui…
– Et maintenant, parlons de cette chose pour laquelle je, suis venu vous déranger, mon cher Askof. Vous allez m’aider à sortir le Subdamoun de sa prison!
– Et que faut-il faire pour cela? demanda Askof en enfonçant ses ongles dans sa main tremblante d’impuissance.
– Que faudra-t-il faire pour le faire sortir de sa prison? répéta le vieillard, en caressant ses énormes mains, eh! bien, mais, pour cela, monsieur, il vous suffira d’y entrer!
– Comment voulez-vous que j’entre à la Conciergerie? demanda Askof.
– La tête de mon mari est mise à prix! On le recherche partout! gémit la blanchisseuse. On le reconnaîtra tout de suite. Vous voulez donc le perdre? S’il en est ainsi, dites-le donc! et assez de nous torturer!
– Comme vous l’aimez! fit Chéri-Bibi, le plus sérieusement du monde. Mais, moi aussi, je l’aime… je l’aime parce que j’ai besoin de lui. Aussi, rassurez-vous, je vous le ramènerai, mort ou vivant!
– Ah! mon Dieu! pleura Véra.
– Enfin, je ferai ce que je pourrai, et vous savez que le père Cacahuètes peut tout ce qu’il veut! surtout quand on fait exactement ce qu’il ordonne… et si vous voulez m’en croire, chère madame, vous allez dire tout de suite au revoir à votre époux… et retourner rue aux Phoques, sans tourner la tête! Mais, vous m’entendez bien? Sans tourner la tête! Quoi qu’il arrive! Quoi que vous entendiez! et quoi que l’on vous dise! Il n’arrivera que ce qui doit arriver, pour notre bonheur à tous, ma petite baronne!
Chéri-Bibi entr’ouvrit la porte… Elle partit lentement avec sa corbeille de linge au bras! Des larmes coulaient sur ses joues… Elle voulut parler… mais elle n’en eut pas la force. Du reste, la porte se refermait sur elle.
Chéri-Bibi allait reprendre sa conversation quand le bruit d’une altercation se fit entendre au fond du couloir… il y eut un piétinement, un tumulte de voix et tout à coup un cri strident: «Ne sors pas!»
Askof voulut se jeter sur la porte, mais Chéri-Bibi lui barra le passage:
– Tu entends pourtant bien qu’elle te crie de ne pas sortir!
– Qu’y a-t-il? que se passe-t-il? fit-il haletant.
– Je vais te le dire, répliqua l’autre rudement; mais tu vois combien il est difficile de travailler avec des femmes! Je lui ai ordonné de passer son chemin, quoi qu’elle vît, quoi qu’elle entendît! La première chose qu’elle fait en sortant d’ici, c’est de crier! La sotte!
– Mais pourquoi a-t-elle crié?
– Parce qu’elle a vu le couloir plein d’agents qui viennent te chercher!