– Hein?
– Ne t’émeus pas! Ils n’entreront ici que lorsque j’en sortirai; il est entendu qu’on ne doit pas troubler notre entretien! Comprends donc que si je suis forcé de te livrer à Cravely, il y va entièrement de ta faute et fais-en ton mea culpa!
«J’avais la confiance de Cravely, continua Chéri-Bibi, tu as tout fait pour l’ébranler, toi et tes amis… Tu lui as si bien fait dire qu’il eût à se méfier du père Cacahuètes, qu’il hésite maintenant à marcher complètement avec moi! Et je n’ai jamais eu autant besoin de lui, depuis que le “petit” est en prison! Mon cher, je ne retrouverai toute la confiance de Cravely qu’en lui faisant cadeau d’Askof! As-tu compris, mon ami?
Oui, Askof avait compris!
– Tu me livres! s’écria-t-il.
– C’est pour mieux te sauver, mon enfant! toi et le Subdamoun! Tu penses bien que tu vas me servir là-bas! et crois-tu que c’est un coup de maître, ça. Je répare en une fois, mettons tes inconséquences, je te les fais expier et, par conséquent, je n’ai plus à te les reprocher… Je sauve le Subdamoun (et toi par-dessus le marché, ça va de soi)… enfin, je reconquiers toute la confiance de Cravely! Allons! baron d’Askof, vous devriez me féliciter! Et maintenant, adieu! et compte sur moi!
La rage et l’impuissance où il était de la soulager livrèrent quelques secondes Askof à des mouvements aussi inconscients que désordonnés. Mais, quand il eut bien montré sur sa face ravagée la haine atroce qu’il nourrissait pour Chéri-Bibi et sa fureur d’avoir à risquer sa propre tête pour sauver celle d’un frère qu’il aurait conduit, avec joie, au supplice, il dut cependant s’incliner. C’est-à-dire qu’il s’effondra.
– … Comment communiquerons-nous à la Conciergerie? demanda-t-il dans un souffle.
– Par l’inspecteur des prisons, un ami intime, délégué du comité central de surveillance!
– Non! grogna Askof qui ne comprenait plus, l’inspecteur des prisons, délégué du comité central de surveillance, est ton ami, et tu as besoin de moi pour enlever Subdamoun de la Conciergerie!
– Espèce de niais! Mon ami n’est pas encore nommé à son poste!
– Et quand le sera-t-il?
– Cravely ne le fera nommer que lorsque je lui aurai livré le baron d’Askof! As-tu compris, mon ami?
… Oh! Oh! Oh! C’est tout ce que put dire Askof… Décidément, le dab était toujours le dab! il n’y avait pas à lutter avec lui.
– Allons! allons! tout ce que tu voudras! fit-il, je suis à toi! Fais-moi arrêter quand tu voudras!
Chéri-Bibi lança un coup de sifflet… puis, ramassant son baril, il ouvrit la porte et s’en alla.
Au fond du couloir, il y avait vingt agents qui s’emparèrent d’Askof, lequel ne fit aucune résistance et subit, résigné, l’étreinte des menottes.
Il fut traîné au milieu de la salle.
À une porte de la rue, un taxi l’attendait dans lequel on le jeta et qui prit aussitôt le chemin de la Conciergerie…
Dans l’escalier qui conduisait aux cabinets particuliers du premier étage, le marchand de cacahuètes suivait un homme radieux.
L’homme radieux ouvrit une porte et poussa le marchand dans une petite pièce où, sur une table, se trouvait tout ce qu’il fallait pour écrire. Le marchand avait une feuille à la main:
– Il me faut signer ça tout de suite!
– Tout ce que vous voudrez, Papa Cacahuètes, obtempéra Cravely… mais êtes-vous sûr que le complot soit si redoutable?
– Eh! toute la Conciergerie en est! Il s’agit pour les prisonniers d’assassiner leurs gardiens… on doit leur apporter des armes!
– Et si on transférait le Subdamoun dans un autre local!
– Gardez-vous en bien! Il ne faut rien laisser paraître… et nous aurons bientôt tout le fond du sac! Seulement, il me faut un inspecteur des prisons absolument sûr!
– Vous me répondez de celui-là? Qu’est-ce qu’il faudra que je dise à Coudry quand je lui demanderai d’appliquer le sceau du Comité sur la nomination!
– Que c’est absolument urgent! et que l’homme est cet Hilaire, secrétaire du club de l’Arsenal, qui, avec une douzaine d’amis, a retenu prisonnier à Versailles Lavobourg et la belle Sonia, dans une salle d’hôtel.
– Ah! très bien! parfait! Du reste, il fera tout ce que je voudrai, quand j’irai lui annoncer la prise d’Askof!
Et Cravely signa.
XXII M. FLORENT VIT DANS LES TRANSES
On suppose bien que les honnêtes bourgeois, en ces temps de troubles, se terraient comme des lapins. Mais le plus lapin de tous était bien M. Florent.
L’ex-marchand de papier à lettres était revenu à Paris après l’échec du coup d’État, en proie à une rare consternation.
Nous devons, du reste, à la vérité de proclamer que cet accablement de M. Florent lui venait moins du mauvais sort de la patrie, livrée, selon sa forte expression, aux bourreaux de la démagogie, qu’à la méchante idée qu’il se faisait de sa sécurité personnelle.
Il s’accusait avec amertume d’avoir, sans que personne l’y forçât, publiquement annoncé, sur une place de Versailles, que la République était «dans le sciau».
Toutes ses manifestations antirévolutionnaires, dans un temps où la Révolution, en dépit des pronostics de M. Florent, triomphait, apparaissaient à celui-ci comme autant de fautes incalculables.
Il habitait un petit appartement au cinquième étage d’un vieil immeuble du Marais; son dessein était de s’y enfermer, bien décidé de n’en sortir que le moins souvent possible et avec grande prudence.
Il était bien avec son concierge, le père Talon, un nom épatant pour un ressemeleur de bottes!
Et un brave homme, qui avait toutes les idées politiques de M. Florent et professait un grand mépris pour les amateurs de réunions publiques.
Ainsi M. Florent espérait-il, sans trop de peine, traverser les mauvais jours qui, dans sa pensée, devaient être rapides, car il continuait de croire que toute cette tragi-comédie s’effondrerait bientôt.
Cependant, il commença de trouver que les choses tournaient au pis, quand au coin de la rue il fut jeté en plein dans une cohue qui agitait des sabres et des piques.
Cette foule hurlante sortait d’un musée militaire qu’elle avait dévalisé de ses armes archaïques, et comme il s’y mêlait de vociférantes figures de commères, telles qu’on en voit sur les estampes françaises datant de la prise de la Bastille, M. Florent put se croire revenu aux temps héroïques.
Il pensa en défaillir et s’écrasa sous un porche pour laisser passer cette tourbe.
Tout à coup, la rue s’emplit d’un immense populaire qui criait: «À mort le Subdamoun! Vive la révolution!» et qui portait quelques hommes du jour en triomphe. M. Florent se dit qu’on le regardait peut-être et il cria de toutes ses forces: «Les aristocrates à la lanterne!»
Sur quoi, un monsieur très calme, M. Saw, qu’il connaissait très bien pour lui avoir loué tous les volumes de sa bibliothèque circulante, au temps qu’il était dans le commerce, et dont chacun s’accordait à louer les manières réservées et les opinions de tout repos, lui dit: «Monsieur Florent, il n’y a plus de lanternes!»