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Le foudroyant succès de la nouvelle politique de M. Barkimel, qui lui fut révélé par les feuilles publiques, lui donna un prodigieux coup de fouet et il espéra surpasser son ancien compagnon par l’intransigeance de son civisme!

En vérité! que pouvait-il avoir fait? ce Barkimel, à l’intelligence si médiocre, pour avoir été choisi, élu, présenté par la section de l’Arsenal comme membre du tribunal révolutionnaire?

M. Barkimel était juge, maintenant!

Et M. Hilaire, l’épicier Hilaire, était «commissaire de sa section»!

Les articles, soigneusement cachetés, étaient portés à la boîte de la place de l’Hôtel-de-Ville par le père Talon lui-même qui venait de toucher son deuxième billet de mille francs et qui trouvait plus que jamais que le régime de la Terreur avait du bon.

Avec quelle anxiété M. Florent ouvrait tous les matins la Gazette des Clubs pour y lire sa prose… Mais, hélas! C’était en vain qu’il y cherchait son chef-d’œuvre et sa signature: le Vieux Cordelier!

Trois articles étaient déjà portés et il venait de remettre le quatrième, un quart d’heure auparavant, au père Talon, quand un grand tumulte et un grand bruit de crosses emplit la rue des Francs-Bourgeois.

Il était sept heures du soir, M. Florent, qui habitait sous les toits, se risqua à mettre le nez à sa lucarne.

Alors, il aperçut au-dessous de lui, le père Talon qu’accompagnaient des civils ceinturés de rouge et suivis d’une section en armes! Il ne douta plus que le père Talon, à qui il avait eu l’imprudence, en lui donnant le deuxième billet de mille francs, de déclarer qu’il n’avait plus le sou, il ne douta plus que l’horrible savetier fût allé le dénoncer pour toucher une prime!

Déjà on entendait des pas pesants dans l’escalier et les cris des officiers.

M. Florent n’hésita point à se glisser comme un chat dans les gouttières; et, favorisé par les ombres d’un obscur et lourd crépuscule, il put parvenir de toit en toit, après avoir failli se rompre vingt fois les os, jusqu’à la fenêtre entrouverte d’une mansarde dans laquelle il se jeta à genoux, à tout hasard.

Mais la pièce était vide.

M. Florent se releva, ouvrit la porte et descendit l’escalier de son air le plus tranquille.

Le sort le gâta encore jusqu’au rez-de-chaussée où il se trouva dans une cour étroite, mal éclairée par les feux d’un petit cabaret bien connu de lui et de M. Barkimel au temps où ils s’offraient l’extra d’une tripe à la mode de Caen, arrosée d’un cidre mousseux!

Pour fuir, il fallait traverser cette cour; et la fenêtre du petit cabaret était justement ouverte! La salle était pleine de dîneurs qui trinquaient bruyamment «au triomphe de la Ville sur l’Assemblée!»

M. Florent venait d’apercevoir M. Barkimel!

Oui. M. Barkimel, triomphant, le ventre ceinturé des insignes de sa fonction, M. Barkimel, trônant, mangeant, buvant, M. Barkimel traitant les principaux de sa section en grand seigneur, M. Barkimel que l’on écoutait quand il parlait!

XXIII SUITE DE L’ÉTRANGE AVENTURE DE M. FLORENT

À ce moment, il y eut dans la salle du cabaret un grand remue-ménage. On acclamait un nouvel arrivant. M. Florent reconnut M. Hilaire qui avait, lui aussi, sur le ventre, une belle soie rouge à glands d’or: l’écharpe du commissaire de la section!

– Vous ne savez pas ce qui m’arrive? s’écria M. Hilaire en suspendant d’un geste son sabre à une patère, ainsi que son beau chapeau à plumes.

– Parlez, commissaire!

– D’abord, à votre santé, et sachez, ami Barkimel, qu’il s’agit de votre ami Florent!

– Florent n’a jamais été mon ami, s’écria M. Barkimel, avec une indignation qui lui hérissa le poil. Je vous défends, mon cher commissaire, de donner ce doux nom d’ami à un mauvais citoyen qui s’est enfui comme le dernier des lâches après avoir essayé de renverser la République avec le Subdamoun et qui a toujours été un infâme réactionnaire!

– Sachez que ce M. Florent, continua M. Hilaire, vient de faire des siennes!

«Vous savez que nous avions réunion de tous les commissaires de section à l’Hôtel de Ville. Une réunion très importante. Sous les auspices de Coudry, nous voulons former l’assemblée des commissaires de la municipalité des sections réunies, avec pleins pouvoirs de sauver la chose publique, si le comité de l’Hôtel de Ville nous l’ordonne! Vous comprenez si ça peut mener loin! Mais il faut aller jusque là si nous ne voulons pas être bouffés par les communistes qui nous traitent de sales bourgeois. Coudry est venu à la fin de la réunion qui a été assez mouvementée, et, quand tout a été fini, il a demandé tout haut “qui était le commissaire de la section de l’Arsenal”? Je me suis avancé.

«- Citoyen commissaire, me dit-il, je vais avoir besoin de vous pour une visite domiciliaire assez importante. Nous venons de découvrir le gîte d’un dangereux réactionnaire, qui, sous le voile de l’anonymat, nous fait parvenir chaque jour, à la Gazette des Clubs, de hideux réquisitoires contre notre révolution! Ces infâmes libelles sont signés: le Vieux Cordelier, et nous parviennent par la poste. Je les ai fait, du reste, «composer» pour en avoir plusieurs exemplaires qui pourront être lus, soit dans les clubs, soit devant le tribunal révolutionnaire, comme preuve de l’audace avec laquelle nos ennemis rêvent de nous faire retourner aux ténèbres du passé!

«M. Verdier, mon secrétaire de rédaction, a fini par découvrir que le fameux pli du Vieux Cordelier était mis à la boîte de l’Hôtel de Ville.

«Nous venons de faire surveiller cette boîte et nous avons ainsi mis la main sur le porteur du pli, un nommé Talon, concierge, rue des Francs-Bourgeois, qui nous a révélé immédiatement de qui il le tenait. Il s’agit d’un de ses locataires nommé Florent. Dans ces conditions, nous avons retenu le nommé Talon et je compte sur vous, monsieur le commissaire, m’a dit Coudry, pour arrêter le nommé Florent!

Avons-nous besoin de dire qu’à l’audition des propos rapportés par M. Hilaire, M. Florent «se mourait» d’horreur dans le petit réduit où il était réfugié! Ses cheveux se dressaient sur sa tête! De quelle sombre erreur allait-il donc être victime?

– Eh bien! il a trouvé le moyen de se sauver, déclara M. Hilaire en remplissant son assiette et, puisque nous sommes entre nous, je vous dirai que j’aime autant que ce soit un autre qui l’arrête que moi! car, enfin, c’était un bon client et, moi, il m’amusait «avec son petit esprit d’autrefois»!

– Ah! le brave, l’honnête, le bon M. Hilaire, soupirait M. Florent.

Et il pensa tout de suite qu’il y aurait peut-être quelque chose à faire de ce côté là.

– Moi! On ne sait pas ce que je suis capable de faire quand il s’agit du bien public! proclama M. Barkimel.

Et aussitôt, comme s’il était à bout de son héroïsme, il demanda la permission de se retirer et prit congé de tous.

Du reste, il se faisait tard. Et les clubs, les sections réclamaient ces messieurs.

Par un hasard providentiel, ce fut M. Hilaire qui, arrivé, il est vrai, en retard, fut le dernier à partir.