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Déjà, il décrochait son sabre de la patère avec un grand bruit d’acier guerrier, quand une ombre sauta prestement par la fenêtre de la cour, dans la salle, et s’en fut pousser le verrou de la porte. M. Hilaire avait reconnu M. Florent, en dépit du fâcheux état dans lequel il se présentait. Aussi, au lieu de faire quelque esclandre, il s’en alla rapidement, de son côté, pousser la fenêtre.

– Vous, fit-il, prenez garde! Les sectionnaires continuent de vous chercher dans le quartier, et si l’on sait jamais que je vous ai vu sans vous arrêter, je suis un homme perdu!

Florent ne lui répondit même point. Il s’était laissé tomber sur une chaise et faisait entendre des plaintes inintelligibles.

– Pauvre homme! soupira M. Hilaire (nous savons que M. Hilaire, élevé à l’école de Chéri-Bibi, était plein de sentiments nobles et généreux), pauvre homme! Dans quel état le voilà! Buvez et mangez! Après, nous verrons bien!

M. Florent ne se le fit pas répéter. Quand il fut un peu rassasié, il dit:

– Vous êtes un brave cœur, je sais que vous ne me livrerez point. Vous n’êtes pas un fourbe comme ce Barkimel, dont je vous engage à vous méfier!

– Nous n’avons point le temps de dire du mal de M. Barkimel, conseilla M. Hilaire, occupons-nous de vous!

– Et moi, avant que vous m’aidiez à sortir de là, je veux vous sauver en vous disant: «Barkimel est chargé de vous espionner par le club de l’Arsenal; il peut vous perdre; prenez garde! Il m’avait proposé à moi-même de vous surveiller, mais je lui ai répondu que «je ne mangeais pas de ce pain-là!» D’où est venue toute notre brouille!

– Que me dites-vous-là! répondit Hilaire: c’est à lui que je dois l’admirable situation dans laquelle vous me voyez aujourd’hui!

– Comment cela? fit M. Florent, ahuri.

– Mais c’est bien simple; chargé en effet par le club de m’espionner, comme vous dites, il revenait le soir même du coup d’État à l’Arsenal, et là, faisait un rapport si enthousiaste de la façon dont je m’étais comporté dans cette journée difficile, arrêtant, faisant prisonnier de ma main Lavobourg, la belle Sonia et leur complice, bref, me comportant si bien en véritable ami du peuple que le club ne trouva rien de mieux, pour me récompenser, que de me faire nommer commissaire de la section et de m’offrir un sabre d’honneur!

«En ce qui le concernait, M. Barkimel avait su également présenter les événements avec tant de faveur qu’il parut à tous, puisqu’il avait partagé, paraît-il, mes dangers et su prendre, lui aussi, ses responsabilités, qu’il parut à tous, dis-je, avoir mérité les félicitations du comité, lequel devait, quelques jours plus tard, le faire nommer juge au tribunal révolutionnaire!

– Eh! bien, elle est raide! s’exclama M. Florent qui faillit s’étrangler. Oui, elle est raide, car il ne demandait qu’à vous vendre! Mais il a vu le parti qu’il pourrait tirer de votre amitié, et c’est ce qui, soudain, l’a fait si généreux! Et le voilà au faîte des honneurs! Tandis que moi, qui n’ai rien calculé du tout en refusant de travailler contre vous, dans l’ombre, je suis perdu!

– Non! déclara péremptoirement M. Hilaire, vous n’êtes pas tout à fait perdu!

– Merci! monsieur Hilaire! Ma vie est entre vos mains! Il faut que vous me cachiez jusqu’à ce que le fâcheux malentendu qui me fait poursuivre par Coudry se soit éclairci, car je n’ai jamais écrit de libelles antirévolutionnaires, entendez-vous bien!

– Savez-vous où je vais vous cacher?

– Chez vous!

– Jamais de la vie! répliqua M. Hilaire avec une forte grimace… Chez moi, on va, on vient; cent personnes passent chez moi tous les jours!

– Et où donc, monsieur Hilaire?

– Chez M. Barkimel!

M. Florent crut avoir mal entendu, mais M. Hilaire lui expliqua que l’affaire était tout à fait sérieuse et elle finit par lui plaire infiniment.

– Ah! bien! conclut-il… ce sera parfait! Elle est bien bonne! et il l’a bien mérité! Non! personne n’ira me chercher chez un juge au tribunal révolutionnaire! et je connais assez son appartement pour savoir où je me dissimulerai sans qu’il puisse soupçonner ma présence!

– D’autant plus qu’il est rarement chez lui… quelques heures la nuit! Il fait lui-même son ménage le matin et le voilà parti pour le Palais de justice!

– Alors, vous avez la clef de chez lui? demanda M. Florent.

– Il me l’a donnée pour que j’y fasse porter un panier d’eau minérale; je ferai la commission moi-même, en y joignant quelques conserves à votre intention. C’est vous qui m’ouvrirez, car, vous, vous allez filer tout de suite avec la clef, je vais partir avant vous et vous ne sortirez d’ici que lorsque j’aurai sifflé deux coups! La maison de M. Barkimel est à dix pas! Je parlerai au concierge pendant que vous grimperez!

– Dans quel temps vivons-nous! soupira l’infortuné Florent. Mais vous êtes pour moi le bon Dieu en personne! Peut-on vous demander des nouvelles de Mme Hilaire?

– Je crois, répondit M. Hilaire, en se disposant à partir et en faisant glisser son ceinturon sous son écharpe, je crois que je n’aurai plus jamais l’occasion d’avoir des mouvements de vivacité avec Mme Hilaire!

– Mon Dieu! gémit M. Florent, Mme Hilaire serait-elle morte?

Mais M. Hilaire ne prit point le temps de lui répondre… Il avait jugé le moment opportun de se glisser dans la rue et de commencer d’exécuter le programme qui devait rendre la sécurité à M. Florent en le conduisant chez M. Barkimel. Ainsi fut fait, et, vers les deux heures du matin, M. Florent, qui était caché dans le coin le plus reculé de la garde-robe de M. Barkimel, entendit rentrer celui-ci.

M. Barkimel n’eut pas plutôt refermé sa porte que M. Florent, qui le regardait aller et venir par un petit trou pratiqué par lui dans la cloison, le vit poser, d’un geste las, son bougeoir sur sa table de nuit. Après quoi le magistrat croula dans son fauteuil Voltaire avec un profond gémissement.

Ah! ce n’était plus le beau Barkimel de tout à l’heure, l’orateur du club, le juge redoutable.

M. Barkimel n’avait pas assez de ressort pour plastronner devant son armoire à glace. Il se «laissait aller» dans sa triste intimité. Il redevenait couard et mesquin. Il retournait à son passé de timide commerçant.

Tout à coup, M. Barkimel sembla revenir à la vie: il redressa un front irrité, donna un grand coup de point sur son guéridon Louis-Philippe et glapit, féroce:

– Est-ce ma faute, à moi, si on ne l’a pas condamné à mort, ce Daniel? J’avais prévenu le jury, je lui ai dit: «Vous verrez que si on ne lui donne pas cette tête-là, Flottard ne nous le pardonnera jamais!» Mais il n’a pas voulu m’entendre, le jury! Il a renvoyé Daniel devant la justice militaire!

Et il se mit à crier comme un sourd:

– Tous à l’échafaud! Tous à l’échafaud!

On devait l’entendre du haut en bas de la maison, et les locataires, réveillés, grelottaient certainement d’effroi sous leurs couvertures.

M. Florent, lui, claquait des dents: «Ah bien! se disait-il alors, comme on se trompe! C’est une bête féroce!»

Il vit M. Barkimel, qui semblait étouffer de rage et de conviction révolutionnaire, se diriger vers la fenêtre de sa chambre à coucher, l’ouvrir et crier à l’obscurité mystérieuse de la rue: