– Citoyen Barkimel interrompit M. Hilaire, ne dites point de mal des tricoteuses. Elles étaient laides, mais leur hideur même, en épouvantant les ennemis de la nation, ne faisait qu’ajouter à leur châtiment et la Révolution ne s’en est jamais plainte! Je vise ici les femmes privées, l’immense armée de nos femmes, à nous, hommes mariés! Je parle des femmes de nos foyers, des mères de nos enfants, des ménagères au cœur bon et tendre qui nous rendent si doux le retour à la maison après les travaux du jour! Ce sont celles-là qui sont un danger, un perpétuel danger pour la révolution!
Il s’arrêta encore et les vit tous médusés, comme on dit, et suspendus à ses lèvres.
– En vérité! continua-t-il avec une nouvelle énergie, combien voyons-nous de citoyens s’étonner des propositions de lois les plus anodines. Combien aussi en voyons-nous qui, partisans, la veille d’une action prompte et terrible, reviennent, le lendemain, avec des amendements destinés à faire perdre à la loi toute son efficacité et toute sa force?
«Pourquoi ces changements? Pourquoi ces tremblements? Pourquoi cette timidité qui peut perdre, je le répète, la République?
«… Citoyens! cherchez la femme! C’est un être de bonté, mais aussi de faiblesse; et cette faiblesse, ô misère, par un étrange phénomène dont il est absolument nécessaire de nous garder, cette faiblesse est plus puissante que notre force! Elle la ruine, avec des larmes! Elle la détruit avec un sourire. Elle l’anéantit quelquefois aussi, il faut bien le dire, avec la menace!
«Mes amis, vous m’avez compris! Vous savez maintenant pourquoi le plus grand danger de la révolution est la femme qui vit à notre côté, la vôtre, citoyens! et, je ne fais pas le malin: la mienne! Quand Mme Hilaire me dit: “Je ne veux pas cela! Tu n’auras pas le cœur de voter cela! Tu ne feras pas cela!” Je suis presque désarmé! Eh bien! citoyens, il faut d’un coup nous délivrer de cette néfaste opposition domestique, plus terrible que celle que nous avons à combattre tous les jours au sein des assemblées populaires! Dès demain, je demanderai au club de l’Arsenal de voter la proposition de loi suivante qui sera portée au bureau de la représentation nationale:“La femme d’un citoyen révolutionnaire qui n’obéit point à son mari encourt la peine de mort!”
M. Hilaire se tut, et ce fut un triomphe! La salle faillit crouler sous les applaudissements des révolutionnaires mariés; et, quant aux autres, ils approuvèrent aussi, mais avec un sourire.
– Je veux vous montrer l’exemple dès ce soir! dit M. Hilaire en s’emparant d’un carton de calendrier périmé; et il demanda du papier blanc, de la colle et de quoi écrire.
Cinq minutes plus tard, il avait un magnifique écriteau sur lequel, en lettres majuscules, était tracée cette phrase flamboyante:
«La femme d’un citoyen révolutionnaire qui n’obéit point à son mari encourt la peine de mort!»
Il mit cet écriteau sous son bras, envoya chercher au poste voisin deux sectionnaires qui arrivèrent, baïonnette au canon, et auxquels il ordonna de l’accompagner; après quoi, ayant serré la main de ses amis avec une émotion qui fut partagée, car tous connaissaient Virginie, il prit, flanqué de ses deux gardes, la direction de sa demeure, où l’attendait impatiemment, croyait-il, Mme Hilaire!
Cependant, elle se refusa, cette nuit-là, à lui ouvrir la porte.
En vain, tambourina-t-il avec force sur la devanture de tôle, Mme Hilaire, retranchée à l’intérieur, déclara du haut de la fenêtre entrouverte de sa chambre, «qu’elle ne descendait point pour se geler à une heure pareille, et que M. Hilaire pouvait s’en retourner».
La fenêtre se referma avec fracas et M. Hilaire s’en fut passer le reste de la nuit dans les cabarets.
Mais il était furieux, et, à la façon dont, le lendemain matin, vers les huit heures, il s’avança vers la porte grande ouverte, cette fois, de la Grande Épicerie moderne, à la manière dont il portait son écriteau sous le bras et faisait avancer ses deux gardes civiques, il était facile de voir que «ça allait gazer»!
Quand il entra, après avoir placé ses guerriers de chaque côté de la porte, Mme Hilaire était à la caisse. Elle ne leva même pas le nez, selon son habitude, quand elle était à l’état de fureur concentrée.
Elle ne vit ni ne voulut voir M. Hilaire, qui avait étalé sur son gilet sa large ceinture à glands d’or et qui était l’objet de l’admiration terrifiée de tous ses garçons.
M. Hilaire s’avança vers la caisse tout de suite, et avec le plus de courage qu’il put, ce qui, entre nous, n’était guère. Mais enfin, il réussit à attacher, malgré des mains tremblantes, son écriteau, sur le bois même de la caisse.
Mme Hilaire ne pouvait pas encore le lire, mais les garçons en épelèrent les termes et se replongèrent dans le maniement de leurs sacs de pruneaux en frissonnant. Qu’allait-il se passer, grands dieux! Qu’allait-il se passer?
M. Hilaire toussa, affermit sa voix et jeta cette phrase aux échos de la Grande Épicerie moderne:
– Est-ce que l’on a envoyé les abricots de Californie?
Les échos ne répondirent point. Tous les yeux étaient tournés vers Mme Hilaire qui continuait d’additionner, d’additionner!
– Est-ce que je parle français ou turc? interrogea encore M. Hilaire qui sentait sa moutarde de Dijon lui monter au nez.
Et il répéta:
– Est-ce que l’on nous a envoyé les abricots de Californie?
Puis, n’osant regarder sa femme, il fixa un regard si menaçant sur le petit commis que l’enfant, en garant son petit derrière, prit la force de répondre:
– J’sais pas, moi, m’sieur!
– Personne ne le sait ici? gronda M, Hilaire, cette fois, d’une voix terrible.
Alors le premier commis répondit:
– Oui, nous en avons reçu deux caisses de vingt kilos, monsieur!
– A-t-il envoyé aussi le «macaroni»? Et les quarts d’épluchures de truffes?
M. Hilaire tournait le dos à la caisse. Il eut la sensation de la tempête qui s’élevait derrière lui. Le souffle de l’ouragan lui apporta ces mots:
– Épluchure toi-même. Qu’est-ce que ça peut bien te faire ce qui se passe ici, quand on a une conduite pareille!
Ce fût au tour de M. Hilaire de ne pas répondre. Il alla simplement chercher dans un tiroir de la caisse la clef de la réserve et s’avança vers une trappe qui s’ouvrait dans le parquet et par laquelle on descendait à la cave.
– Qu’est-ce que tu vas faire à la réserve? Tu n’as pas besoin d’aller à la réserve, et si tu veux y descendre, tu me feras le plaisir d’aller mettre ton tablier et ta casquette et de m’enlever cette espèce de torchon rouge que tu portes sur le ventre!
– Madame Hilaire, déclara M. Hilaire sur un ton qu’il n’avait jamais encore pris en public devant son épouse, je vous prie de mesurer vos paroles! Elles sont plus graves que vous ne le croyez! Ce torchon rouge, comme vous dites, ne me quittera pas. Il est l’insigne de ma nouvelle dignité. Je suis nommé commissaire de la section de l’Arsenal!
– Beau commissaire, ma foi! Regardez-moi cette tête de commissaire!