– Elles mourront! répondit simplement M. Hilaire, qui avait de grosses larmes dans ses bons yeux.
– Mourraient-elles moins si j’étais un lâche? répliqua le Subdamoun d’une voix sourde, et, les coudes sur la table, il se replongea la tête dans ses mains.
M. Hilaire pouvait s’en aller. Ce qu’il fit.
– Eh bien! lui demanda Talbot en le reconduisant jusqu’à la porte de la cour, êtes-vous content?
– Ma foi, non! avoua M. Hilaire, et je crois bien que ceux qui m’ont envoyé n’auront point non plus lieu de l’être… Ce Subdamoun est plus entêté que l’on ne saurait dire.
Quand il se retrouva sur le quai de l’Horloge, M. Hilaire regarda autour de lui. La nuit était sombre et maussade. Il pleuvait.
Il remonta vers la terrasse déserte d’un débit de vin.
Il n’y était point depuis cinq minutes qu’un pauvre vieux marchand de cacahuètes venait bien humblement lui proposer sa marchandise.
M. Hilaire, sans doute par pitié, lui acheta un cornet de quelques sous.
– Eh bien? souffla Chéri-Bibi.
– Eh bien! il n’y a rien de fait! Il refuse de s’évader! Il ne veut pas qu’on le traite de lâche. Il mourra avec ses camarades. Il m’a chargé de dire cela à sa mère et à sa fiancée…
Le pauvre vieux marchand de cacahuètes devait être décidément tout à fait malade, car il eut à peine tendu son cornet de papier au client de la terrasse qu’il s’affala sur le trottoir comme une masse.
Le client se précipita sur lui et le souleva avec peine, et apparemment, non sans émotion.
Il lui murmurait à l’oreille des syllabes qui firent que le malheureux rouvrit enfin les yeux dans le moment qu’un monsieur fort bien mis et qui se garantissait de l’ondée avec un parapluie passait.
Ce monsieur s’arrêta pour demander d’une voix fort pitoyable la raison pour laquelle ce pauvre marchand de cacahuètes avait glissé sur le trottoir.
– Ce doit être le besoin! répondit M. Hilaire.
Alors le passant fouilla dans sa poche et tira de son porte-monnaie un billet de dix francs qu’il remit à M. Hilaire.
– Faites-lui prendre quelque chose de chaud et de réconfortant! exprima le monsieur en s’en allant.
Alors Chéri-Bibi revint tout à fait à lui et lui cria:
– Merci, monsieur Dimier! Dieu vous le rende!
XXVIII LA COUR DES NÉO-GIRONDINS
L’accumulation des détenus politiques dans la Conciergerie n’avait permis l’isolement que pour certains d’entre eux.
Et encore, il n’y avait que le Subdamoun qui fût seul dans sa cellule.
Les autres étaient au régime commun, et, dans la journée, se rencontraient et se voyaient presque librement dans la cour, qui était, en quelque sorte, au centre des cachots politiques.
Cette cour impressionna singulièrement M. Florent, avec son aspect de cloître, ses murs jaunis, au pied desquels se promenaient les gardes civiques, le fusil chargé sur l’épaule, baïonnette au canon… sa table de pierre et sa fontaine autour de laquelle, sur des chaises de paille, toute une société de jolies femmes, têtes nues, faisaient cercle avec des grâces héroïques d’autrefois.
À l’époque qui nous occupe, les prisonniers pouvaient approcher ces dames librement; hommes et femmes, à l’heure du plein air, se trouvaient ainsi mêlés; et les malins qui avaient commencé par s’étonner de cette aimable tolérance, avaient fini par en conclure que c’était là un stratagème pour exciter à la conversation.
Ils étaient persuadés, en effet, qu’ils ne cessaient, dans leur prison, d’être surveillés et que leurs moindres propos étaient rapportés, par des espions, à l’abominable Talbot.
Pendant les premiers jours, chacun et chacune s’étaient donc tenus sur ses gardes, dévisageant les visages inconnus, et se méfiant d’une parole même amie; mais cette contrainte ne tarda pas à paraître insupportable à tous et ce fut la belle Sonia elle-même qui incita ses «invités et invitées» à s’entretenir aussi librement dans son «cercle de la Conciergerie» que dans son salon du boulevard Pereire.
Quand M. Florent mit, pour la première fois, le pied dans cet endroit «select», il y avait déjà huit jours qu’il était enfermé.
Une fièvre intense l’avait retenu sur son grabat.
Askof, lui, n’y manquait jamais et rapportait à M. Florent des nouvelles qui n’étaient point bonnes.
C’était en vain que le comité de Salut public, de la présidence duquel Pagès avait donné sa démission, avait voulu faire entendre des paroles de modération au comité de surveillance, c’est en vain que ce qui restait de l’Assemblée nationale, essayant de se ressaisir et de réagir contre le torrent de cette fureur vengeresse, suppliait Coudry et ses hommes de ne point «recommencer les erreurs du passé», Coudry, acclamé par toutes les sections, était en passe de devenir le maître de Paris et Paris, déjà, se dressait contre Versailles.
Enfin, pour couronner ce sinistre tableau, le baron avait encore glissé à l’oreille de M. Florent qu’il était fort possible que, pour calmer l’opinion publique, le gouvernement de l’Hôtel de Ville, comme on commençait déjà à l’appeler, imitât les fameux massacres de septembre.
– Ah! mon Dieu! avait soupiré M. Florent en claquant de la mâchoire, les massacres de septembre! est-il possible!
– Bah! avait philosophé le baron, que l’on meure d’un coup de pique ou du couperet, c’est toujours à peu près la même chose, allez! L’ennuyeux est de mourir quand on tient encore à la vie!
M. Florent tenait encore à la vie, le baron d’Askof y trouvait aussi bien des charmes, surtout depuis qu’il avait revu la belle Sonia et que son amour pour cette magnifique créature avait pris des proportions quasi héroïques, au milieu des circonstances dans lesquelles il se développait.
Askof était tout étonné de n’être pas encore dehors et de n’avoir pas revu l’envoyé de Chéri-Bibi, ce commissaire inspecteur qu’il avait contribué si curieusement à faire nommer à ce poste par sa propre arrestation, à lui, Askof.
Le baron désirait ardemment d’être libre pour travailler à la délivrance de sa belle amie qui lui avait fait, du reste, le plus tendre accueil.
Mlle Liskinne ignorait toute la part que le baron avait prise dans la catastrophe commune, mais l’eût-elle connue qu’elle lui eût pardonné quand même.
N’avait-elle point pardonné à Lavobourg qui les avait tous livrés?
– Vous avez commis un crime, mon ami! avait-elle dit à son amant, mais c’est un crime d’amour! Baisez-moi la main!
Lavobourg s’était jeté sur cette main, avec mélancolie. Askof l’avait prise avec passion.
Quand M. Florent pénétra dans la cour, la société y était brillante.
Ces dames et leurs «cavaliers» jouaient à la main chaude.
La Tiffoni, Lucienne Drice, Yolande Théry, dont les amants avaient déjà passé devant le tribunal révolutionnaire, ou allaient porter leur tête sur l’échafaud, toutes ces belles maîtresses de la République, en attendant leur tour de manifester publiquement leur courage, s’essayaient dans le particulier à montrer une indifférence joyeuse pour le destin qui les attendait.