Dans le moment, c’était Lavobourg qui était à genoux devant Sonia, la tête enfouie dans sa jupe, une main ouverte dans le dos.
Et cependant que ces dames s’amusaient à donner à Lavobourg, ainsi aveuglé, de grandes claques dans la main, le baron d’Askof, penché sur le cou nu de la belle Sonia, semblait moins lui parler de près que l’embrasser derrière l’oreille.
La moitié des détenus étaient amoureux de Mlle Liskinne, et, avant que de grimper au tribunal, d’où on les voyait rarement redescendre, ils lui envoyaient des «poulets» qu’on lisait en commun et qui faisaient agréablement passer une heure ou deux.
Depuis deux jours, on s’amusait bien d’un M. Saw, qui avait été comme M. Florent incarcéré pour avoir envoyé aux journaux les plus avancés des articles extrêmement violents ornés de toute la rhétorique des anciens Montagnards.
Comme tant d’autres, M. Saw était tombé amoureux de la belle Sonia et il ne le lui avait point caché.
– Hélas! madame, avait-il tout de suite ajouté, car c’était un galant homme, mes amours ne sont point dangereuses. Ayant passé toute ma vie dans les livres, elles sont purement littéraires. Ainsi ai-je aimé Mme Roland, la belle Lucile, Thérésa et leurs compagnes, ainsi vous ai-je aimé, madame, vous qui leur ressemblez tant par le cœur et par l’esprit et qui les dépassez par la beauté!
La Tiffoni, Lucienne Drice et Yolande avaient applaudi M. Saw et celui-ci avait trouvé encore des galanteries à leur adresse, renouvelées de ses lectures.
– Mesdames, leur avait-il dit, amusez-vous, vous ne vous amuserez jamais autant que vos aînées françaises! Ah! si j’avais seulement ici mes Mémoires de madame Elliot! vous verriez comment on s’amusait aux Carmes, à la Conciergerie et ailleurs! et cela vous donnerait peut-être l’audace, ajouta-t-il avec quelque malice et clignant des yeux, et vous inciterait à d’autres jeux que ceux de la main chaude, des quatre coins et de colin-maillard!
On traita M. Saw de vieux polisson; il n’en fallut point davantage pour qu’il fît une démarche aux fins de prêter certains livres qu’il avait chez lui à Mlle Sonia Liskinne. Il demanda que son guichetier fût autorisé à aller lui-même, en une heure de loisir, les réclamer à sa femme de ménage.
Cette prière fut transmise hiérarchiquement à M. le directeur Talbot, lequel en fit part aussitôt à M. le commissaire inspecteur.
– Je trouve, déclara M. Hilaire en fronçant ses augustes sourcils, je trouve à cette demande une allure des plus louches! Une pareille préoccupation de lecture, dans un moment où M. Saw et cette dame Liskinne vont passer devant leurs juges, ne cacherait-elle point quelque entreprise dont nous pourrions ne pas avoir entièrement à nous féliciter? Je ferai la commission moi-même et je verrai bien de quoi il retourne!
M. Talbot donna raison à M. Hilaire, et c’est ainsi que le lendemain, qui est le jour qui nous occupe, M. Florent vit entrer dans la cour M. le directeur et M. Hilaire lui-même qui passa tout près de son ancien ami et n’eut point l’air de l’avoir même aperçu.
Mais M. Hilaire portait sous le bras un volume qui attira tout de suite l’attention de l’ex-papetier.
À l’aspect de cette reliure noisette usée et sale, et de certain gaufrage spécial de son invention, le sang de M. Florent, comme on dit, ne fit qu’un tour.
M. Hilaire portait maintenant le livre à la main et M. Florent allongea le cou pour voir s’il n’apercevait point sur l’une de ses faces cette étiquette rouge qui avait été sa gloire, à lui, Florent, pendant plus de vingt ans, et sur laquelle on lisait:
«CABINET LITTÉRAIRE DES FRANCS-BOURGEOIS.»
Mais cette étiquette, il ne la découvrit point, et sans doute l’avait-on grattée!
Ah! s’il pouvait être sûr que ce livre lui avait été dérobé, peut-être avant de mourir aurait-il la consolation d’apprendre le nom du misérable qui avait, pendant des années, pillé sa «bibliothèque circulante» sans qu’il pût le soupçonner jamais, et qui avait fâcheusement empoisonné ses dernières années de commerce et de littérature!
Comme il en était là de ses angoisses et de ses hésitations, M. Florent reçut un coup au cœur en apercevant M. Saw, son ancien client, qui pénétrait dans la cour en saluant ces dames.
M. Talbot appela M. Saw et lui dit que M. le commissaire inspecteur s’était rendu lui-même au domicile du prisonnier, avait visité sa bibliothèque qui était d’un goût déplorable et digne de la confiscation. Cependant il avait eu tout de même la bonté de lui rapporter l’un de ces volumes qu’il avait parcouru et qui avait trouvé grâce devant lui. M. Saw pouvait donc prêter ce livre à ces dames, pour leur distraction.
Pendant que M. le directeur parlait et que M. Saw l’écoutait, M. Hilaire, toujours ceinturé de sa magnifique écharpe rouge, s’avançait vers la belle Sonia et, après l’avoir saluée, lui remettait le livre en disant:
– Vous voyez, madame, que nous ne sommes point des tigres! Amusez-vous bien pendant qu’il en est temps encore et lisez vite! car ni vous ni moi ne sommes maîtres de l’heure!
– Je vous remercie de la précaution! répondit Sonia en souriant, et je vous promets de ne point perdre de temps.
Aussitôt elle ouvrit le volume et lut tout haut le titre, d’une voix qu’elle essaya d’affermir, mais qui tremblait un peu: «Mémoires sur la Révolution française, par Mme Elliot, traduit de l’anglais par le comte de Baillon, avec une appréciation originale de Sainte-Beuve.»
Évidemment, ce n’était point ce titre qui faisait trembler la voix de la belle Sonia, mais bien ce qu’elle pouvait lire au-dessus et qui y avait été collé:
«Lettre des comités contre-révolutionnaires de Lyon, de Bordeaux, de Toulouse, de Marseille, de Lille, de Nancy et de Tours au commandant Jacques du Touchais, prisonnier des ennemis de la nation.»
Nul, à l’exception de Lavobourg et du baron d’Askof, ne s’était aperçu de cet émoi.
M, Hilaire avait entraîné M. Talbot et M. Saw lui-même dans le fond de la cour et là leur tenait des propos qui devaient être fort intéressants, mais que l’histoire de la seconde Terreur française n’a pas enregistrés.
Quant à M. Florent, il était moins préoccupé par la lectrice que par la reliure.
Il avait reçu une nouvelle commotion à l’énoncé du titre et il ne doutait plus que ces Mémoires qui avaient figuré dans sa bibliothèque ne fussent à lui!
Ah! s’il eût pu avoir le livre en main, ne fût-ce qu’une seconde!
Tout doucement, il se glissait du côté du groupe qui faisait cercle autour de Sonia, mais alors il arriva que le baron d’Askof se détacha de ce groupe et vint à lui avec une grande affectation d’amitié.
Il lui serra la main.
– Vraiment! monsieur Florent! mon cher compagnon de chaîne! comment vous êtes-vous décidé à sortir, monsieur Florent?
M. Florent essayait de résister au baron qui, en même temps qu’il l’étourdissait de son verbiage, l’entraînait dans une galerie. Mais Askof ne le lâchait pas. M. Florent finit par lui dire: