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– Écoutez, monsieur, il ne s’agit point de tout cela, mais du livre…

– Ah! ah! il s’agit du livre! Et de quel livre?

– Mais du livre que M. le commissaire inspecteur a rapporté de chez M. Saw, sur les indications de ce peu délicat personnage…

– Vous connaissez donc M. Saw, monsieur Florent?

– Si je le connais, il a été client de ma bibliothèque circulante pendant plus de vingt ans! et je vois bien, hélas! que de nombreux volumes de ma bibliothèque ont cessé de circuler…

– Monsieur Florent, vous avez de l’esprit!

– Je ne sais point si j’ai de l’esprit, mais je voudrais bien avoir mon livre… que Mlle Liskinne me le passe seulement un moment et je saurai bien lui prouver que ces Mémoires de Mme Elliot sont à moi!

– Si vous avez vraiment de l’esprit, monsieur Florent, déclara brusquement et sur un ton étrange le baron, vous comprendrez qu’il ne faut pas insister pour avoir ce livre, monsieur Florent!

– Et pourquoi donc? demanda M. Florent, interloqué.

– Parce que je n’aime point les mouchards! répliqua le baron en prenant M. Florent aux épaules et en le regardant d’une façon terrible.

Persuadé qu’il avait fait une impression redoutable sur M. Florent, le baron se détourna alors du pauvre homme et regagna le petit cercle que Sonia et ses amies faisaient au centre de la cour, tandis que les autres prisonniers se promenaient autour d’eux.

Sonia parcourait rapidement les feuillets collés de la lettre au commandant Jacques, lettre qui commençait ainsi:

«Commandant! la France n’a plus d’espoir qu’en vous, et cependant nous venons d’apprendre que vous avez refusé d’user du seul moyen d’évasion qui pourrait vous sauver! Vous n’en avez point le droit, commandant…»

À ce moment, un certain brouhaha et un important murmure qui s’élevaient au fond de la cour attirèrent l’attention générale. On détourna les yeux du côté de ce tumulte et alors Sonia vit s’avancer, parmi la foule des prisonniers qui accouraient pour le mieux voir, le Subdamoun lui-même.

Il était d’une pâleur de cire. On eût dit un Lazare sortant du tombeau. Mais, dans cet aspect funèbre, il avait conservé ces admirables lignes du visage qui sont la marque du plus ferme et du plus noble caractère. Hélas! il ne pouvait plus avoir que la volonté de cacher au profane le désespoir d’une âme écrasée par un trop lourd destin!

C’est en vain que Talbot, l’épaule appuyée à un pilier de la galerie, qui le protégeait de son ombre, guettait chez cette illustre victime la manifestation passagère de la plus petite défaillance.

Dans le morceau de pain qu’il avait rompu, à son petit déjeuner du matin, le commandant Jacques avait trouvé, sur une infime parcelle de papier, la phrase qui lui avait dicté sa conduite. Il ne douta point que tout ceci ne tendît à rien moins qu’à le faire revenir sur la volonté qu’il avait de ne se prêter à aucune tentative d’évasion, mais, par respect pour sa mère, il fit ce qu’elle lui demandait.

Sonia s’était levée en l’apercevant, et son émotion était telle que la belle artiste était devenue, pour le moins, aussi pâle que lui!

Il eut, à son intention, son premier et triste sourire. Leurs regards se croisèrent et la vie de l’amour revint, en un instant, apporter des couleurs aux belles joues de la captive.

Elle ne fut point maîtresse de l’élan qui la jeta vers lui et presque dans ses bras. Dans ce moment, il comprit qu’il avait eu pour cette adorable femme autre chose qu’un caprice coupable.

Et il s’avoua le crime qu’il commettait en aimant Sonia. Pauvre Lydie! N’était-elle donc plus aimée? Qui donc eût pu le prétendre ou tout au moins l’affirmer?

Nous touchons là au mystère du vaste cœur des hommes, sollicités par deux objets également aimables, mais si absolument différents qu’on peut lui trouver, à ce cœur et surtout en temps de révolution, des excuses d’apprécier pleinement la vertu de l’un sans avoir le courage de rejeter la séduction de l’autre.

Ils ne surent d’abord que se dire et leur trouble eût appris leur secret à un enfant.

Heureusement que le baron d’Askof était là pour sauver la situation.

Il protesta avec une joie bruyante, du plaisir de tous à revoir le Subdamoun. Il affirma que, depuis le premier jour, il ne manquait que Jacques pour qu’on pût se croire à l’une de ces petites fêtes intimes de l’hôtel du boulevard Pereire, fêtes qui n’avaient rien perdu de leur charme pour avoir été transportées jusque «dans l’antichambre de l’échafaud!»

– L’échafaud! murmura Jacques. C’est vrai! Mes pauvres amis! Me pardonnerez-vous?

– Nous vous remercions! s’écria un ci-devant… Nous vous remercions, car il n’était plus possible de vivre dans cette abominable époque!

– Ce n’est pas à nous à vous pardonner! interrompit encore Sonia… et elle ajouta, à mi-voix: «Ceux qui ont besoin du pardon l’ont déjà reçu, par mes soins et en votre nom…»

Ce disant, elle lui désignait le malheureux Lavobourg qui faisait une bien pitoyable mine dans son coin.

Le Subdamoun n’hésita point. Il s’avança vers lui et lui tendit la main. Lavobourg accueillit ce geste amical sans enthousiasme, car il eût oublié facilement toute l’horreur de sa propre traîtrise politique pour ne se souvenir que d’avoir été trompé par cet homme qui lui pardonnait!

– Allons! Lavobourg, dit Jacques, nous allons tous mourir, tous comparaître bientôt devant notre seul juge… Pardonnez-moi comme je vous pardonne!

Lavobourg fit signe de la tête que c’était une chose entendue.

Sonia fit asseoir Jacques près d’elle, et, persuadée qu’aucune des paroles échangées n’échappait aux oreilles de la police privée de M. Talbot, elle prit soin de conter avec une coquetterie légère et négligente l’emploi de son temps, en ces longues heures de captivité.

– Nous lisions les Mémoires de Mme Elliot! C’est épouvantable et charmant… Tenez, commandant! à vous de lire! Moi, je suis fatiguée!

Et elle lui remit le volume, en adressant au Subdamoun un coup d’œil qui le mit tout de suite en éveil.

Il comprit qu’il tenait entre ses mains le mystère qui le poursuivait depuis le matin.

Il ouvrit le livre, négligemment et sut ne marquer aucune surprise quand ces lignes lui sautèrent aux yeux:

«Commandant, la France n’a plus d’espoir qu’en vous, et cependant nous venons d’apprendre que vous avez refusé d’user du seul moyen d’évasion qui pourrait vous sauver! Vous n’avez point le droit, commandant!»

Il lut tout haut un passage…

– Plus loin! fit Sonia, j’ai déjà lu cela!

Et, se penchant vers lui, lui faisant sentir sa chaude haleine, le frôlant de son bras nu, elle feuilleta les pages… et encore ces lignes passèrent sous les yeux du commandant:

«Si vous le voulez, commandant, rien n’est perdu! vous pouvez encore sauver la France!»

Et plus loin:

«Vous n’avez pas le droit de vous refuser! Vous n’avez pas le droit de déserter dans la mort!»

Plus il lisait, et plus il était troublé, plus il se sentait faiblir dans sa sinistre résolution.