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À la fin, il comprit que la véritable lâcheté serait de ne point tenter le suprême combat.

Sonia fixait sur lui des yeux ardents, où Lavobourg et Askof ne virent que de l’amour.

Seulement, si Lavobourg ne s’en montra qu’accablé, Askof sentit monter en lui le flot de la haine, et d’une impitoyable jalousie. Jusque sur les marches de l’échafaud, ce frère qu’il abhorrait venait lui voler les sourires et les regards de Sonia. Dans le moment que le baron croyait l’avoir reconquise, Jacques n’avait eu qu’à se présenter pour qu’elle lui échappât encore.

Jacques referma le volume et le tendit à Sonia qui retint à la fois entre ses mains le livre et la main de Jacques.

– Eh bien? Qu’en pensez-vous? lui demanda-t-elle, avec une intention certaine dans le regard.

Askof ne voyait plus que ces doigts qui se frôlaient, que ces mains qui se prenaient et, fou de rage, ne se maîtrisant plus, il allait se jeter sur le livre et le leur arracher des mains comme une brute, quand il fut devancé dans ce mouvement par l’intervention bien inattendue d’un prisonnier, auquel certainement personne ne pensait plus!

C’était M. Florent que le sentiment de la propriété et de son juste droit avait poussé jusque-là et qui, s’étant emparé du bouquin, proclamait d’une voix rauque: «Ce livre est à moi! je le garde!»

Toute la compagnie, stupéfaite, et bien naturellement offusquée, s’était levée; mais ceux qui, comme Sonia et le Subdamoun, et aussi comme M. Hilaire, connaissaient tout le prix de ce livre ne purent s’empêcher de trembler d’effroi.

M. Hilaire était accouru derrière M. Talbot, lequel ne comprenant rien à ce qui se passait exigeait des explications immédiates.

M. Florent ne se fit point faute de lui en donner.

– Monsieur le directeur, ce livre est à moi, et je le prouve! Il appartenait à ma bibliothèque circulante. Je l’ai cherché pendant des années… et je comprends maintenant comment je le retrouve ici, puisque je vois dans cette cour mon ancien client, M. Saw!

Mais déjà M. Saw était sur M. Florent et tentait de lui arracher le livre:

– J’ai acheté cet ouvrage! s’écriait M. Saw, avec toute l’indignation outrancière de la mauvaise foi… je l’ai acheté de mes deniers et je vous défends de me traiter de voleur!

– La preuve que vous êtes un voleur! tempêta M. Florent, je vais vous la donner! Il y a dans ce livre, une grande tache de café au lait que je saurai bien retrouver…

Et M. Florent allait ouvrir les Mémoires de Mme Elliot devant tout le monde et découvrir ainsi ce que nous pouvons appeler «le pot aux roses» quand M. Hilaire allongea la main à son tour et prétendit, lui aussi, à s’emparer du volume.

– C’est moi qui ai apporté ici cet ouvrage; je le remporte! fit-il, plus ému qu’il ne le voulait paraître.

Quant à Sonia, elle défaillait et il lui fallut s’asseoir quand elle vit le livre échapper aux mains tendues de M. Hilaire pour aboutir à celles de M. Talbot!

C’était M. Florent qui faisait ce beau coup-là!

– Tenez, monsieur le directeur! tenez! regardez vous-même si elle n’y est pas la tache de café au lait!

Et, cette fois, il ouvrit le livre, le feuilletant hâtivement!

M. Hilaire était blême; le Subdamoun, prêt déjà à recevoir ce nouveau coup de la fatalité, avait croisé les bras. Askof ricanait. Les quelques personnages qui avaient pu voir ou deviner, par-dessus l’épaule du lecteur et de la lectrice, une partie du mystère avaient le cœur étreint par une indicible angoisse…

Encore une seconde et la supercherie allait être découverte!

Soudain, une porte claqua et une voix de stentor résonna dans la cour: «Appel des accusés devant le tribunal révolutionnaire!» et le premier nom jeté par cette voix terrifiante fut celui de M. Florent.

M. Florent, qui allait tourner la page, s’abattit comme une masse.

– C’est bien fait! dit M. Saw… mais aussitôt le nom de M. Saw ayant retenti après celui de M. Florent, il chancela à son tour et dut s’agripper à M. Talbot pour ne point tomber.

M. Talbot, pour se débarrasser de M. Saw, tendit le livre à M. Hilaire qui le mit dans sa poche.

Maintenant, on ne souciait plus du livre. Le directeur lui-même l’avait oublié! Il s’occupait, après avoir secoué frénétiquement M. Saw, qui ne voulait point le lâcher, de faire jeter un seau d’eau fraîche sur la figure congestionnée de M. Florent, puis de faire aligner contre le mur les malheureux qui allaient être conduits au tribunal.

M. Florent, sous la douche, était revenu à lui. On avait fini de le relever assez brutalement et, cependant que tout ce pauvre monde, destiné au bourreau, prenait de gré ou de force le chemin qui conduisait au tribunal, l’ancien libraire s’efforçait d’expliquer aux guichetiers et aux gardes civiques qu’il était victime de la plus déplorable erreur. On avait beau lui dire de se taire, il ne voulait rien entendre. Il finissait même par crier comme un sourd, malgré les coups de crosse, et cela sous prétexte qu’à cause de sa timidité, il lui serait impossible, tout à l’heure, de prononcer un mot devant les juges.

Dans la cour, Mlle Liskinne, revenue d’une forte émotion, et se sachant loin des regards de Talbot, qu’Hilaire venait d’entraîner, Sonia s’était rapprochée du Subdamoun et reprenait:

– Voyez, mon ami, votre devoir est tout indiqué, et je suis stupéfaite que vous ayez attendu jusqu’à ce jour pour le comprendre.

– J’ai cru tout perdu! murmura-t-il et je n’ai point voulu vous quitter, vous, personnellement, après vous avoir amenée jusque-là.

– Ne vous occupez point de moi, je vous en conjure, fit-elle en lui serrant furtivement les mains.

– Je ne m’en irai point cependant d’ici sans vous! affirma-t-il.

– Je vous prendrais pour un enfant si une telle considération pouvait vous arrêter en chemin!

– C’est que je vous aime, Sonia!

– Mon Dieu! gémit-elle, et elle s’arrêta une seconde, car la vie semblait s’être arrêtée en elle, tant l’accent de cette voix l’avait frappée au cœur. Jamais il ne lui avait dit: «Je vous aime!»

– Taisez-vous! murmura-t-elle, craignez de commettre un sacrilège…

– Il n’y a point de pire sacrilège que de mentir à l’amour. Je vous dis la vérité, Sonia: c’est vous que j’aime!

– Ah! le bourreau peut venir, fit-elle, en fermant les yeux…

– Le bourreau! fit-il. Qu’il vienne donc! et laissez-nous mourir tous les deux!

– Quittez ces lieux, lui répondit-elle, il n’est pas possible que ces choses durent et elles cesseront tout de suite si le Subdamoun le veut. Soyez libre, Jacques! promettez-le moi, jurez-le!

– Oui, fit-il, c’est promis! je serai libre pour vous délivrer!

XXIX OÙ M. FLORENT COMMENCE À COMPRENDRE QU’IL N’AVAIT RIEN COMPRIS À LA SECONDE GRANDE RÉVOLUTION FRANÇAISE

M. Florent eût peut-être continué à se conduire devant le tribunal révolutionnaire d’une façon indigne de sa haute infortune si, en entrant dans la vaste salle où les crosses des sectionnaires l’avaient si brutalement poussé, il n’avait reconnu au centre de l’appareil judiciaire M. Barkimel lui-même.