Oui, en vérité, le hasard ou la Providence avait voulu que M. Barkimel présidât le tribunal révolutionnaire, le jour même où M. Florent allait être jugé!
Celui-ci en conçut immédiatement un immense espoir et c’est alors que, soutenu par cette idée que tout n’était pas encore perdu pour lui et mesurant la honte qu’il y aurait à étaler sa pusillanimité devant un homme qu’il avait toujours considéré comme son inférieur, c’est alors, disons-nous, qu’il parvint à se redresser en une posture qui ne manquait point d’affecter quelque noblesse:
– Silence! glapit tout à coup un affreux bonhomme qui faisait fonction d’huissier et qui avait un grand sabre sous le bras.
Du reste, dans ce singulier tribunal, tout le monde, excepté les accusés, bien entendu, avait un sabre.
M. Barkimel lui-même, en habit gris, ceinturé d’une magnifique écharpe, avait un sabre au côté.
Il était assis devant une table sur laquelle on voyait des papiers, une écritoire, des pipes et quelques bouteilles. À côté de lui étaient les assesseurs; puis, une douzaine de personnes assises ou debout qui étaient les jurés et dont deux étaient en veste et en tablier.
L’accusateur public, mal peigné et dont la lèvre féroce laissait tomber une moustache formidable, se tenait dans le coin de droite, derrière une petite table surchargée de dossiers.
En présence du président, trois hommes surveillaient un prisonnier qui paraissait âgé de soixante ans. Deux gardes civiques s’avancèrent vers M. Barkimel, demandant à présenter au président, en faveur du vieillard que l’on était en train de juger, et qui paraissait bien peu redoutable, une pétition de la section de Saint-Sulpice; mais M. Barkimel, d’une terrible voix de rogomme que M. Florent ne lui connaissait pas, leur répondit «que ces demandes étaient inutiles, pour les traîtres!» et il se versa un grand verre de vin qu’il vida d’une lampée, en regardant le ministère public, comme s’il lui disait: «À votre santé, monsieur l’accusateur!» Alors le prisonnier s’écria:
– C’est affreux! Votre jugement est un assassinat!
– Vous dites tous ça! s’écria M. Barkimel. Vous finissez par nous ennuyer!
Mais l’honorable vieillard était secoué par une sainte colère.
– Les générations futures, s’écria-t-il encore, se refuseront à croire que ces forfaits ont pu avoir lieu chez un peuple civilisé, en présence d’un corps législatif.
– Je m’en f… des générations futures! emmenez-le, ordonna M. Barkimel, après avoir consulté de l’œil tous les jurés qui levaient la main pour la condamnation.
Le vieillard fut entraîné rapidement.
«Mais il est épouvantable! se dit M. Florent. Quel juge terrible! et comme il boit! avertissons-le tout de suite de ma présence!»
Et M. Florent toussa.
Aussitôt M. Barkimel redressa vivement la tête et aperçut M. Florent. Visiblement, il pâlit et se mit à prononcer quelques paroles sans suite qui semblèrent étonner ses assesseurs.
– Notre président boit trop, déclara l’un d’eux, et il éloigna le verre et la bouteille.
L’habitude de «consommer» du vin aux audiences du tribunal révolutionnaire avait été prise récemment, à la suite des grandes chaleurs. D’abord, on avait apporté de l’eau, car on étouffait tellement dans la salle d’audience que les juges qui siégeaient pendant des heures enduraient un véritable supplice. Et puis ce fut de la limonade. Enfin, chacun apporta ce qui lui faisait plaisir.
– À l’Assemblée, disaient ces magistrats d’un jour, les représentants du peuple ont bien coutume de soutenir la force de leurs discours avec les liqueurs et le cru de leur choix, qui donc aurait le courage de refuser un verre de vin à un juge qui a besoin de tout son courage pour ne point se laisser attendrir par les larmes hypocrites des ennemis de la nation!
Mais était-ce bien le vin qu’il avait bu qui tournait ainsi sur le cœur de M. le président Barkimel et le faisait si pâle… et pendant quelques secondes, si balbutiant?
M. l’accusateur public ne semblait point partager, à ce point de vue, l’erreur des juges assesseurs.
Sans doute avait-il surpris le coup d’œil échangé entre les deux hommes; sans doute avait-il été averti que quelque anomalie pourrait se produire ce jour-là dans le cours de la justice révolutionnaire, toujours est-il que l’homme à la terrible moustache se leva et prononça ces menaçantes paroles:
– Si monsieur le président n’y voit aucun inconvénient, nous allons maintenant juger l’accusé Florent. Comme le dossier que je viens de faire passer au tribunal le démontre nettement, il a mérité, même aux yeux les plus prévenus en sa faveur, dix fois la peine de mort!
Par ces mots prononcés sur le mode glacé, M. Barkimel se sentit visé au moins autant que M. Florent lui-même.
Il comprit que la minute était aussi grave pour le juge que pour l’accusé; aussi, rassemblant toutes ses forces morales, il parvint à surmonter un émoi qui pouvait lui être fatal et il déclara d’une voix sourde:
– Je ne vois aucun inconvénient à ce qu’on juge immédiatement l’accusé Florent. Gardes! amenez-le devant moi!
M. Florent sentit des mains qui s’appesantissaient sur ses épaules. Aussitôt, il s’écria:
– Je suis innocent! Je suis un partisan inéluctable de la révolution! Vous ne commettrez point le crime de vous souiller de mon sang! J’ai confiance dans mes juges!
Cette dernière phrase, dite d’une certaine façon par M. Florent, fut trouvée horriblement compromettante par M. Barkimel. Celui-ci répliqua aussitôt en fronçant le sourcil et sans regarder M. Florent:
– Le sang des ennemis de la nation est, pour les yeux des vrais patriotes, l’objet qui les flatte le plus!
M. Florent n’en pouvait croire ses oreilles. Était-il possible qu’une pareille phrase lui eût été adressée, à lui, par M, Barkimel? Il sentit que ses idées commençaient à se brouiller dans sa tête et il redouta de manquer de sang-froid, une fois de plus, et de se perdre à jamais!
– Je suis heureux, monsieur le président, déclara l’accusateur public, de vous voir dans de pareilles dispositions à l’égard de l’accusé Florent. Des rapports secrets m’avaient donné à entendre que vous étiez son ami et que vous tenteriez tout pour le sauver!
– Moi! s’exclama M. Barkimel, en mettant la main droite sur son cœur. Moi! sauver un ennemi de la nation! Je ferais cela, moi! qui ai donné ici même tant de preuves de mon civisme!
Et il ajouta, toujours sans regarder M. Florent:
– Du reste cet homme n’est point mon ami!
M. Florent claquait des dents! Il ne savait plus, cette fois, si M. Barkimel ne le lâchait point tout à fait! s’il ne le répudiait point, en vérité!
– Les rapports secrets, continuait imperturbablement l’accusateur public, vous représentent comme ne pouvant vous passer l’un de l’autre!
M. Barkimel se leva. Il paraissait lui-même l’accusé. Aussi redressa-t-il la main pour attester qu’on le calomniait. Sans doute, il connaissait M. Florent; mais de là à être son ami!