– J’en appelle à M. Florent… s’écria-t-il. Nous n’avons jamais pu nous entendre sur rien! Est-ce vrai, monsieur Florent? Je m’en remets à la bonne foi de l’accusé!
– Il est exact, répondit, comme dans un rêve, l’accusé, il est exact que nous avons eu quelques petites discussions!
– Dites que nous nous disputions toute la journée comme des chiffonniers! Dites donc cela, monsieur! et vous aurez dit la vérité!
M. Barkimel s’échauffait, car il était de plus en plus persuadé que l’affaire pouvait tourner aussi mal pour lui que pour M. Florent. À cette lumière, voilà que les discussions d’autrefois lui apparaissaient comme autant de crimes qu’il était de son devoir de reprocher à monsieur Florent. Il s’exalta au souvenir de querelles qui pouvaient lui être si utiles!
– L’accusé devrait rougir, s’écria-t-il, de qualifier de petites discussions de véritables polémiques où je m’efforçais toujours de défendre la révolution!
– Oseriez-vous dire que je l’attaquais? implora le pauvre Florent d’une voix angoissée, car il voyait bien qu’il n’avait plus à compter sur son ami Barkimel et qu’il s’était trompé jusqu’à cette minute sur les honnêtes dispositions de ce redoutable magistrat.
– Si je l’oserais! Vous ne parliez de cette révolution, monsieur, que pour la tourner en ridicule, pour la comparer à la Révolution française, à l’ancienne, à la seule, disiez-vous, à la grande, à celle qui avait connu les géants de 93!
– C’est suffisant, président! déclara le farouche accusateur, qui semblait mener seul les débats… Vous pouvez vous rasseoir… Tout ce que vous dites là corrobore absolument les faits relatés dans le dossier! Cet homme, je parle de l’accusé, serait indigne de toute pitié, si la pitié pouvait pénétrer dans cette enceinte! C’est votre avis, président?
– Oui, répondit dans un souffle rauque M. Barkimel, c’est mon avis! Et il se laissa retomber sur sa chaise, comme à bout de forces.
Sa main droite, qui tenait un porte-plume, tremblait à ce point qu’elle le laissa échapper. Le porte-plume roula jusqu’aux pieds de M. Florent.
M. Florent se baissa, ramassa le porte-plume, fit deux pas en avant d’une allure ferme et dégagée et déposa l’objet sur la table, devant M. Barkimel.
– Merci! soupira M. Barkimel sans regarder M. Florent.
La lâcheté de M. Barkimel venait de faire de M. Florent un héros!
Dès lors, il étonna tous ceux qui assistèrent à ces moments historiques, par sa hauteur morale, la lucidité de sa pensée et la tranquillité avec laquelle il essayait de défendre encore une existence si fortement compromise.
– Messieurs, dit-il, en redressant la tête, je ne suis point ce que l’on me reproche. J’ai pu taquiner, à propos, en effet, de la révolution, le citoyen président; si c’est un crime, vous le direz, je suis prêt à l’expier. Mais j’ose espérer toutefois que vous voudrez bien m’accorder la liberté que je vous demande, et à laquelle je suis attaché par besoin et par principe!
Ici il y eut quelques rires. On admirait la désinvolture de M. Florent.
– La parole est à monsieur l’accusateur public! râla M. Barkimel.
– Messieurs du tribunal, messieurs les jurés, commença l’homme à la moustache, l’accusé que vous avez devant vous n’est point un criminel ordinaire. Nous savons que c’est un ami du Subdamoun et qu’il criait: «Vive le Subdamoun!» à Versailles pendant que les amis de la nation réduisaient les factieux; aussi nous eût-il été facile de le comprendre dans la «fournée» que l’on vous prépare, Subdamoun en tête, et si nous ne l’avons point voulu, c’est qu’avant tout M. Florent est un Droit de l’homme.
– Les Droits de l’homme! je les ai toujours défendus, interrompit le malheureux, et je ne serais pas ici si la Gazette des clubs avait publié les articles que je lui ai envoyés!
– Les voici! repartit l’accusateur. Les reconnaissez-vous?
M. Florent reconnut ses articles et parut tomber de la lune quand l’accusateur continua:
– Le misérable avoue! Ces infâmes libelles, messieurs, faut-il vous les lire? Ils sont l’œuvre d’un fossile qui a toujours vécu dans l’erreur de la Révolution bourgeoise! Ils prônent la liberté du travail! Autant dire l’abominable tyrannie de l’offre et de la demande! Ils chantent sur un mode vieillot la gloire de ceux qui abolirent les jurandes et maîtrises, toutes ces sociétés amies du travailleur qu’avait su créer la vieille France et que les bourgeois de 1789 supprimèrent pour livrer les citoyens de tous les pays aux accapareurs de la finance juive et cosmopolite! D’un trait de plume, il condamne ainsi le noble effort par lequel nos admirables syndicats ont restitué le droit d’autrefois; c’est-à-dire le droit de la collectivité contre l’individu! contre le hideux droit de l’homme de 89 qui nous faits tous égaux, le faible et le fort, le pauvre et le riche sans donner à celui-là le moyen de se défendre contre celui-ci! Bref, messieurs, j’accuse M. Florent ici présent d’avoir, avec un cynisme qui dépasse tout ce que l’on peut imaginer, célébré les affreux principes d’une révolution que la nôtre tend à étouffer à jamais et dont elle voudrait effacer même le souvenir! Je vous le demande, monsieur le président, je vous le demande, messieurs les jurés, est-il à notre époque un crime pire que celui-ci? Vous direz le châtiment qu’il mérite!
Tous, les yeux étaient tournés vers le président. Alors, M. Barkimel ouvrit la bouche, et on entendit assez distinctement qu’il disait:
– La mort!
Tous les jurés répondirent: la mort!
Et M. Barkimel dit encore, en roulant des yeux de fou:
– Monsieur Florent, le tribunal révolutionnaire, après avoir consulté le jury, vous condamne à mort!
Et il demanda du vin.
À ce moment, et comme les gardes se disposaient à entraîner M. Florent, il y eut une bousculade au fond du prétoire et M. Florent vit s’avancer son concierge de la rue des Francs-Bourgeois, le citoyen Talon.
– Au nom du peuple, je demande la parole! fit-il en montrant à l’assistance une face ravagée par tous les vices. Vous avez condamné le nommé Florent à mort et vous avez bien fait! C’est moi qui l’ai dénoncé! mais il n’est pas ici le seul coupable. Je vous pose la question à tous. Est-ce que l’homme qui cache chez lui un pareil criminel et qui tente de le faire échapper au châtiment des justes lois n’est pas au moins aussi coupable que lui?
Aussitôt vingt voix se firent entendre:
– Certainement! certainement! il a raison! laissez-le parler!
– Est-ce que cet homme-là ne mérite pas, comme Florent, la peine de mort?
– Pire que la mort! répliqua l’accusateur public, car il encourage le crime…
– Eh bien, cet homme qui a caché l’accusé, je le dénonce à la nation! C’est le président! hurla le terrible bonhomme, et il désignait M. Barkimel d’une main ignoble et hostile.
M. Barkimel posa son verre qu’on avait eu la charité de lui rendre, et il tourna vers le concierge une figure de mort.