– Moi? fit-il…
C’est tout ce qu’il pouvait dire. Un tremblement nerveux l’avait entrepris de la tête aux pieds.
– Oui, vous! j’ai vu entrer le nommé Florent, mon locataire, chez vous! Je l’ai dit à la garde… On a cherché l’accusé chez vous! On ne l’a pas trouvé, mais il y était, je le jure! Maintenant, l’accusé qui était votre ami et que vous avez eu la lâcheté de renier et que vous avez condamné à mort, n’a plus aucune raison pour ne pas dire la vérité! qu’il la dise! on le croira!
L’accusateur se tourna vers M. Florent et l’incita, lui aussi, à dire si oui ou non le président du tribunal lui avait offert une hospitalité criminelle!
Cette fois, M. Barkimel regardait M. Florent! Ah! ce regard! Tout ce qui lui restait de vie était passé dans ce regard-là! Quelle muette et lâche et terrifiée supplication dans le coup d’œil de M. Barkimel à M. Florent! Mais, à son tour, M. Florent ne regardait pas M. Barkimel. Il leva la main et déclara:
– Je jure que ce que dit cet homme est faux! Je jure que je n’ai jamais pénétré chez M. Barkimel depuis le premier jour de la révolution!
– C’est bien! déclara l’accusateur. L’affaire est entendue. Le témoin sera arrêté pour faux témoignage tendant à faire condamner à mort un magistrat de la République.
La salle entière applaudit.
À ce moment un vieux guichetier s’avança et dit:
– Monsieur le président, c’est de la prison qu’on nous fait dire que l’autocar est paré et que si vous avez des condamnés, on pourrait en profiter pour les emmener tout de suite!
Le président n’eut pas à répondre: l’accusateur déclara aussitôt qu’on pouvait livrer M. Florent au bourreau!
Les gardes emmenèrent M. Florent…
Le soir de ce jour qui avait été si plein d’émotion pour M. Barkimel, des collègues durent ramener chez lui, en taxi, le magistrat qui avait présidé les débats du tribunal révolutionnaire avec une si haute impartialité.
Il paraissait très souffrant. D’aucuns prétendaient «qu’il était un peu bu».
M. Barkimel, d’une parole morne et balbutiante, remercia, à sa porte, les amis du peuple qui avaient eu la bonté de l’accompagner.
Quand il fut seul, il essaya de monter les degrés de son escalier. Mais il s’arrêta bientôt et s’assit sur une marche.
Tout tournait autour de lui…
Vers les dix heures du soir, on éteignit l’électricité dans l’escalier; alors il poussa un profond soupir et se leva.
Il était encore tout chancelant. Cependant il ne regagna point son appartement. Il sortit dans la rue et, frôlant les murs, il prit la direction de la Grande Épicerie moderne.
La voie était déserte, la devanture des magasins baissée, et, quand il arriva, rien ne pouvait faire croire aux passants attardés que les habitants de cet honorable immeuble ne goûtaient point un repos bien gagné.
Toutefois, M. Barkimel s’arrêta devant la petite porte basse et, à tout hasard, il frappa. Hilaire avait été leur ami à tous deux. M. Barkimel avait un impérieux besoin de parler de M. Florent. Or, la porte tout doucement s’ouvrit.
– Qui est là? demanda la voix de M. Hilaire.
– C’est moi. Laissez-moi vous parler un petit instant, supplia la voix désespérée de M. Barkimel.
Alors, il se baissa, passa sous la porte et vint s’échouer dans la boutique. Il s’assit sur un sac de noix, pendant que M. Hilaire refermait la porte.
Une petite lampe pigeon posée sur le comptoir éclairait mal la vaste pièce. Il y avait également de la lumière dans la salle à manger dont la porte à croisillons était fermée. Cependant, on entendait remuer dans cette salle.
– Vous pouvez parler, fit Hilaire. C’est Mme Hilaire qui achève de «ranger». Auriez-vous une mauvaise nouvelle à m’apprendre?
– Oui, répondit l’autre, dans un souffle: M. Florent est mort!
– Et c’est ce qui vous met dans cet état? répliqua M. Hilaire d’un air ma foi assez indifférent.
– Je croyais qu’il avait été votre ami comme il a été le mien! fit M. Barkimel, en secouant la tête… Mais je vois bien qu’il n’y a plus d’amis!
– En temps de révolution! expliqua l’autre, on à beaucoup de mal à les conserver!
– Je suis un maudit! C’est moi qui l’ai condamné à mort!
– Du moment que vous deviez juger votre ami, vous ne pouviez que le condamner selon ses crimes! Quel crime avait-il donc commis ce pauvre M. Florent?
– C’était un Droit de l’homme! Jusqu’à la dernière minute, il a soutenu courageusement ses opinions!
– Voyez-vous cela! Un Droit de l’homme! s’exclama l’épicier. Mais le président du comité de Salut public n’aurait pas pu le sauver!
– Mais moi, j’aurais dû lui tendre la main! Que son sang retombe sur ma tête!
– Ma foi, je n’ai plus rien à vous dire, exprima M. Hilaire, impatienté, et il faut aller vous coucher, monsieur Barkimel. Allons, adieu! Mme Hilaire m’attend!
Or, dans le moment, un souffle venu du dehors passa sur la lampe pigeon, qui s’éteignit au poing de M. Hilaire. Les vitres de la salle à manger restèrent seules éclairées, et, à la place de la silhouette de Mme Hilaire, M. Barkimel aperçut distinctement la singulière et terrible silhouette du marchand de cacahuètes qui écoutait, derrière les carreaux!
– Ah! gémit-il. Vous êtes encore avec cet affreux homme! Vous verrez, monsieur Hilaire, qu’il vous portera malheur! Il ne nous est rien arrivé de bon depuis que nous le retrouvons partout!
Mais, déjà, la porte basse se refermait derrière lui et M. Barkimel se retrouva tout seul dans la rue. Alors il repartit à pleurer et fut pris de rage contre M. Hilaire à cause que celui-ci avait accueilli avec une honteuse indifférence la nouvelle de la mort de M. Florent!
– Cet homme sans cœur, exprima-t-il avec force soupirs, a beau prétendre que j’ai fait mon devoir; je ne me consolerai jamais d’avoir fait mon devoir!
Monologuant ainsi, il erra toute la nuit comme un homme ivre.
Il ne put jamais dire ce qu’il avait fait entre l’heure de son départ de chez M. Hilaire et celle à laquelle il reparut, au tribunal révolutionnaire, les reins ceints de l’écharpe de sa haute magistrature.
Quand il s’avança au milieu du prétoire, on était en train de juger le concierge qui l’avait accusé la veille.
Alors, M. Barkimel demanda à être entendu et, défaisant ses insignes, les déposant sur la table d’où il présidait les débats, le jour précédent, il déclara qu’il donnait sa démission de juge, attendu qu’il en était indigne, car il reconnaissait avoir, en effet, caché dans sa maison un ennemi de la nation, ainsi que l’avait affirmé le présent accusé! Puis, se tournant vers le concierge, il ajouta:
– Qu’on laisse donc aller cet homme en paix! Il a dit la vérité! Et qu’on me juge à sa place! J’ai mérité la peine de mort et je demande qu’on m’y condamne sans plus de pitié que je n’en ai montré pour tous les malheureux qui ont défilé dans cette enceinte devant moi!
Des cris furieux accueillirent cette sublime déposition et, cinq minutes plus tard, M. Barkimel, dûment condamné à mort comme il l’avait désiré, était descendu au dépôt des condamnés.