– Vous me stupéfiez, exprima Michel qui soufflait bruyamment et s’épongeait déjà la sueur qui perlait sur son vaste front… Vous me stupéfiez! Jamais je n’aurais cru que Tissier, un ami de Pagès, fût sur la liste de la commission d’enquête!
– Il n’y était pas, répondit tranquillement Jacques… c’est moi qui l’y ai mis! Et j’ai imité pour cela l’écriture de Coudry, mon cher!
– Un faux! oh! s’exclama Michel avec admiration… vous n’avez pas reculé devant un faux?
– Ne perdons pas de temps, répondit Jacques… Rassurez les inquiets! Annoncez-leur que Lavobourg a fait dire qu’il serait là dans cinq minutes! Moi, je cours prendre des nouvelles du Sénat.
Et il courut au téléphone où il entra immédiatement en communication avec Frédéric.
Au Sénat tout marchait merveilleusement. Frédéric lui donna de rapides détails, le mit au courant de l’état des esprits.
Et ça n’avait pas été long: le président avait mis en discussion un projet de loi portant révision de la Constitution, projet rédigé par Oudard et Barclef. Et le projet avait été voté immédiatement, sans la moindre obstruction.
– Vous savez ce que j’attends de vous, fit Jacques à Frédéric, toujours au téléphone.
– Oui, l’ordre du président du Sénat donnant au général Mabel, commandant les troupes de Versailles, la mission de veiller sur la sécurité de l’Assemblée nationale… Le président est en train de le rédiger… je vous l’apporterai!
– Je vous attends ici! La Chambre aura fini son travail dans dix minutes! Que tout le monde parte pour Versailles!
– Ils ne veulent pas partir avant d’avoir reçu la nouvelle que la Chambre, elle aussi, a voté la révision de la Constitution!
– Ils vont la recevoir! À tout à l’heure, Frédéric.
Vingt députés auprès de la cabine téléphonique attendaient qu’il se tournât vers eux.
Il leur dit que tout était fini au Sénat, que la révision était votée! Alors une rumeur de joie et d’enthousiasme se répandit jusque dans la salle.
Mais, que faisait Lavobourg? Le bruit se répandit tout à coup qu’il avait trahi! et ce fut une consternation immédiate, une peur glacée qui se répandit en une seconde sur tous les groupes qui s’agitaient dans l’hémicycle.
Mais on rapporta presque aussitôt que le commandant l’avait fait mettre dans l’impossibilité de nuire, et chacun se regarda avec un effroi nouveau, cela sortait des moyens ordinaires! Cela devenait de «l’irrégulier»! Ils n’aimaient pas beaucoup ça! Et puis, tout à coup, ce furent des cris, des mouvements d’impatience, le tumulte des pupitres, un énervement extraordinaire…
«Pourquoi n’en finissait-on pas? Tout aurait pu être terminé depuis dix minutes! Pourquoi les avoir dérangés à cinq heures du matin pour délibérer à six heures!» et certains recommençaient à faire les innocents: «Pourquoi nous a-t-on convoqués? Sur quoi allons-nous avoir à délibérer? Sur la révision? Pourquoi ne nous a-t-on pas prévenus? C’est insensé, nous ne savons rien! On ne nous dit rien! Qu’est-ce que tout cela signifie?» et d’autres: «Nous sommes ici parce que c’est notre devoir d’être ici… mais, quoi qu’il arrive, nous nous en lavons les mains!»
Pendant ce temps, Jacques, fébrile, attendait son vice-président, que devait lui amener Lespinasse.
Comme il regardait avec anxiété du côté des quais blêmes et déserts, il ne fut pas peu stupéfait de voir se ranger au bord du trottoir un taxi dans lequel il reconnut Jacqueline.
Celle-ci descendit. Elle avait deux plis à la main, mais, arrêtée au seuil par les garçons en livrée, elle leur remit les lettres en leur montrant le commandant.
Jacques avait déjà fait un pas vers elle.
On lui apporta aussitôt cette correspondance. Elle lui était adressée, ainsi qu’à Frédéric Héloni, et il reconnut les deux écritures de Lydie et de Marie-Thérèse.
Or, dans le même instant, arrivait enfin Lespinasse entraînant Tissier.
Dès lors, rien n’exista plus pour lui que sa mission. Il était sûr désormais de triompher, s’il ne perdait pas une seconde, et il remit naturellement à plus tard «les affaires de cœur» et la lecture de sa lettre.
Tissier était pâle comme un mort! Lespinasse avait dû lui montrer la liste des accusés sur laquelle il avait lu son nom!
– On n’attendait plus que vous pour sauver la République, lui jeta le commandant.
Et il l’entraîna jusque dans la salle des séances, où leur entrée fut saluée d’une rumeur impatiente. Personne ne savait plus de quoi il s’agissait, ni ce qu’il fallait penser de l’absence de Lavobourg.
L’arrivée de Tissier qui avait conservé des liens d’amitié avec Pagès, malgré une politique sensiblement différente, fit craindre à certains que l’affaire ne fût déjà éventée et perdue.
Mais Jacques, poussant Tissier sur les degrés de la tribune présidentielle, s’écria:
– Messieurs, en l’absence de notre ami Lavobourg, victime d’un odieux attentat de nos adversaires, notre ami Tissier vient présider, comme c’est son devoir, cette séance où va se décider le sort de la République!
Des bravos frénétiques éclatèrent.
– Oh! alors, du moment que Tissier en était, on avait confiance! Lespinasse l’assit au fauteuil et Jacques bondit à la tribune.
– Messieurs, s’écria-t-il, le Sénat, suprême gardien de toutes les libertés républicaines, vient de nous donner l’exemple en votant la révision de la Constitution et en ordonnant la réunion immédiate de l’Assemblée nationale à Versailles! Si vous ne le suivez pas sur-le-champ dans la seule voie de salut qui nous reste, c’en est fait de la République et des républicains, je dénonce ici l’affreux complot ourdi par les fauteurs de terrorisme contre la patrie et la liberté!
La parole rude et enflammée de Jacques n’eut pas de peine à embraser toute cette troupe qui, maintenant, en avait trop entendu pour reculer.
Au milieu des cris, des interpellations, des bravos, Jacques lisait maintenant un rapport terrible sur les menées des clubs et le communisme envahissant la province. Enfin, après avoir jeté l’épouvante dans les cœurs en lisant la liste des suspects, dressée par la commission d’enquête, il terminait par un appel au courage et à l’énergie patriotique de la Chambre!
Aucun de ceux qui étaient là ne réclama d’explications. Le vote fut enlevé.
On tenait désormais le pivot sur lequel toute l’opération allait tourner. Il n’y aurait plus qu’à partir pour Versailles.
Sur ces entrefaites, Frédéric Héloni arriva avec le décret du président du Sénat, nommant le général Mabel gardien de l’Assemblée nationale.
Il fut accueilli par un véritable délire! Tous se croyaient sauvés, arrachés définitivement à la terreur révolutionnaire et les maîtres d’une nouvelle destinée!
Légalement, constitutionnellement, ils allaient donner un nouveau gouvernement à la France, et sans rien risquer personnellement, puisqu’ils avaient l’armée avec eux!