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C’était bien Lavobourg, en effet, qui descendait rapidement dans la cour.

Là, il se heurta à une vingtaine de gars «costauds» à mine patibulaire qui se faisaient servir à déjeuner sur le pouce en compagnie des cochers et des chauffeurs d’auto.

L’office avait commencé par soulever quelques difficultés, étant peu désireux d’entrer en affaires avec des messieurs qui n’étaient point de la clientèle ordinaire.

Mais alors, un certain marchand de cacahuètes qui était là avait eu une manière de dire au maître d’hôteclass="underline"

– Monsieur est bien dégoûté d’hésiter à entrer en relations avec les premiers patriotes du club de l’Arsenal! Monsieur ne sait certainement point que ces honnêtes citoyens sont des amis de monsieur que voilà, qui est lui-même secrétaire du comité du club de l’Arsenal! c’est-à-dire, mon petit père, que ce n’est point de la petite bière et que, par les temps qui courent, ils est bon d’avoir des amis partout!

Le maître d’hôtel avait compris et s’était empressé de faire servir à ces gens tout ce qu’ils avaient voulu.

Lavobourg parut un peu stupéfait de rencontrer ce joli monde dans ce restaurant élégant, mais ces messieurs s’étaient empressés de laisser le chemin libre au bourgeois «qui sans doute avait un rendez-vous d’amour»! Il passa.

– Tu n’as pas besoin de te cacher! on t’a reconnu! lui cria le marchand de cacahuètes.

Il hâta le pas. Il se rendait à un pavillon qui avait jadis été construit pour la Pompadour. Les chambres en donnaient directement, par des portes-fenêtres, sur le parc. On lui ouvrit. Il y eut une sourde exclamation. La porte fut refermée.

– Il a une figure de trahison! dit l’un.

– À ce qu’il paraît que c’est un ami du commandant! répondit un autre.

– À mort, le commandant!

– Vive la révolution sociale!

– Vive le club de l’Arsenal!

Il y en avait un parmi tous ces gens qui ne prononçait pas une parole et qui paraissait assez mélancolique… C’était M. Hilaire! Il ne pouvait s’empêcher de penser, bien qu’il fût entouré d’amis, aux graves inconvénients de la politique active qui prend des heures bien précieuses au commerce.

Et puis, il était bien obligé de se dire que Papa Cacahuètes usait de son influence politique et de ses cartes civiques avec une extraordinaire désinvolture.

Qu’étaient donc tous ces gens-là? Et à quoi Chéri-Bibi pouvait-il les faire servir pour le bien de la France, comme il le disait?

Enfin, M. Hilaire n’ignorait plus que, à quelques pas de lui, on tentait le plus audacieux des coups d’État et que grâce à Chéri-Bibi il se trouvait avoir dans tout ceci une responsabilité qu’il lui était, du reste, impossible de mesurer.

Si on ajoute à tous ces malheurs d’ordre public les raisons que M. Hilaire avait de ne pas se réjouir dans le particulier, après la scène conjugale qui avait apporté la perturbation dans les magasins de la Grande Épicerie moderne, on comprendra assez facilement, la mélancolie de M. Hilaire.

Comme il levait la tête, en proie à toutes ces tristes réflexions, il ne fut pas peu surpris d’apercevoir à la terrasse d’un petit café en face, les deux figures bonasses de ses compagnons de la nuit précédente, MM. Barkimel et Florent, lesquels se levèrent aussitôt et s’en allèrent comme s’ils ne l’avaient point vu.

Le fait était extraordinaire. Qu’étaient-ils donc venus faire à Versailles?

C’est ce que M. Barkimel était en train d’expliquer à M. Florent qui ne le savait pas encore.

M. Florent, après les émotions d’une journée et d’une nuit particulièrement mouvementée, dormait du sommeil du juste, quand il avait été brusquement tiré du lit, à une heure exceptionnellement matinale, par l’arrivée inopinée de M. Barkimel.

À toutes les questions que M. Florent avait posées à M. Barkimel, celui-ci n’avait consenti à répondre que par ces mots:

– Levez-vous!

– Mais enfin, me direz-vous?

– Levez-vous!

– Courons-nous quelque danger personnel?

– Nous avons un grand devoir à accomplir.

– Alors, me voilà, obtempéra M. Florent, tout en tremblant d’inquiétude.

Et M. Barkimel avait entraîné M. Florent à Versailles. Il paraissait fort préoccupé et continuait de ne point répondre à toutes les questions de son ami.

Arrivés dans la ville, ils ne furent pas peu étonnés d’assister à un spectacle dont, cependant, M. Barkimel prétendait avoir été averti.

– Vous êtes donc dans le secret des dieux? avait demandé M. Florent stupéfait.

– Je savais que l’on allait tenter de renverser la République, aujourd’hui, à Versailles, parfaitement! se rengorgea M. Barkimel.

– Vous saviez tout cela et vous nous amenez dans cette dangereuse cohue? Pourquoi faire?

– Nous devons nous opposer à ce qu’on renverse la République, monsieur Florent!

– Mais je vous ai toujours entendu dire qu’une bonne poigne!

– Moi? vous avez rêvé! Et si j’ai pu dire, en effet, qu’une bonne poigne est quelquefois nécessaire, j’ai toujours pensé qu’elle devait être au bout du bras d’un ferme républicain et non pas d’un soldat de fortune, monsieur Florent…

– Vraiment! vous me stupéfiez! et comment nous opposerons-nous à ce qu’on renverse la République?

– En surveillant M. Hilaire, tout simplement! Comprenez-vous, maintenant?

– Mais, de moins en moins! M. Hilaire a toujours été un des fervents de la Révolution.

– Monsieur Florent, taisez-vous, voici justement M. Hilaire. Je vous dirai ce qu’il faut en penser tout à l’heure…

– Écoutez, reprit Barkimel au bout d’un instant, voici ce qui m’est arrivé ce matin. Il pouvait être cinq heures. On frappe à ma porte à coups redoublés. Je me lève croyant qu’il y avait le feu, j’ouvre et je me trouve devant un monsieur très convenablement mis, habillé tout de noir, qui tenait humblement son chapeau melon à la main et me dit:

«- M. Barkimel, s’il vous plaît, puis-je vous dire un petit mot?

«Je lui réponds qu’on ne réveille pas les gens à une heure pareille! Il me dit que c’est pour mon bien et qu’il a quelque chose de très grave à me confier de la part d’un grand personnage qui désire, pour le moment, conserver l’anonymat. Je le fais entrer, je lui demande la permission de me remettre dans mon lit; il s’assied près de moi et, tout à coup, il me dit, me passant sa main sur la mienne:

«- Monsieur Barkimel, voulez-vous être décoré?

En entendant ce passage inattendu du récit de M. Barkimel, M. Florent devient cramoisi, puis violet. On dirait qu’il va étouffer; en vérité il suffoque!