Enfin M. Florent peut placer un mot:
– C’était un fumiste! fait-il.
C’est au tour de M. Barkimel de rougir.
– Pourquoi un fumiste? balbutia-t-il. Cet homme parlait très sérieusement et il me l’a prouvé ensuite… Pourquoi un fumiste?
– Pour rien, toussa M. Florent; continuez!
– Alors, je dis à cet homme, continue M. Barkimel, que mon plus grand bonheur serait d’être officier d’académie!
– Évidemment! acquiesça M. Florent en pâlissant.
«- Pour cela, que faut-il faire? demandai-je à mon visiteur.
«- Être un bon républicain, répondit-il, et un fidèle ami!
«- Un fidèle ami de qui?
«- Mais, par exemple, de M. Hilaire!
«- Ah! bien, ce ne sera pas difficile, m’écriai-je: j’ai toujours aimé la République et je ne quitte pas M. Hilaire.
«- Eh bien! quittez-le de moins en moins, conseilla le visiteur… Avec vous, je n’irai pas par quatre chemins, ajouta cet homme, car vous êtes d’une intelligence au-dessus de la moyenne… Sachez donc que les bons républicains de l’Arsenal sont bien étonnés de certains faits et gestes de M. Hilaire. Ils le trouvent tiède par moments et très bizarre dans d’autres… Ils ont besoin d’être sûrs du secrétaire d’un comité aussi influent… Or, ils n’ignorent pas que M. Hilaire est toujours fournisseur de la maison des Touchais, rendez-vous du Subdamoun et de tous ses aristocrates… Enfin hier, il aurait dû venir au club, où on l’attendait et où les plus graves résolutions ont été prises contre les menées dictatoriales de Jacques Ier! Nous ne l’avons pas vu! Pourquoi? Et voici le fait le plus mystérieux de tous! L’un des premiers personnages du club de l’Arsenal a disparu! n’est pas rentré de la nuit chez lui… et l’on a tout lieu de croire quelque méchant attentat! Je vous parle du citoyen Tholosée que vous connaissez peut-être!
«- Oui, fis-je, je connais le citoyen Tholosée, c’est un brave républicain… Je l’ai vu souvent chez M. Hilaire, j’avais plaisir à lui serrer la main!
– Quelle blague! s’écria M. Florent, vous m’avez dit cent fois que cet énergumène vous faisait peur!
– C’est justement parce qu’il me faisait peur, répliqua M. Barkimel, que je lui serrais la main avec plaisir… Il vaut mieux être bien que d’être mal avec les gens qui vous font peur.
– Après, fit M. Florent, d’un ton très sec.
– Eh bien! après… il a donc été entendu que je surveillerais M. Hilaire «pour son bien»!
– C’est du propre! s’écria M. Florent. Vous voilà mouchard, maintenant?
– Eh! monsieur Florent! calmez-vous! Je vous dis pour son bien! Pour qu’il ne lui arrive pas malheur! Pour le faire avertir à temps s’il en est besoin… Et par-dessus le marché, on me donne les palmes académiques!
M. Florent n’y tint plus.
Il s’arrêta brusquement, croisa les bras sur la poitrine et dit:
– Qu’en ferez-vous? Vous! Un ancien marchand de parapluies!
– Je les mettrai à ma boutonnière… répondit M. Barkimel, et ne vous montrez point si fâché, je vous prie… J’ai encore des choses à vous dire… Ce monsieur ne s’en est pas allé tout de suite… Il m’a dit: «Vous avez un ami également fort intelligent et qui est fort intime avec M. Hilaire.»
– Ah! il vous a dit cela, fit M. Florent, déjà charmé.
– Et il m’a dit que cet ami s’appelait M. Florent et que s’il voulait, lui aussi, servir la République… il y aurait aussi une décoration pour mon ami Florent!…
– Oh! s’exclama Florent dont les yeux se brouillèrent et qui serra la main de son ami.
– Cela vous fait plaisir, hein?
– Monsieur Barkimel, cela fait toujours plaisir à un honnête homme d’être décoré… et, comprenez-moi, quand cet homme a mérité, comme moi la décoration…
– Monsieur Florent, vous serez décoré! Il me l’a dit… Vous aurez le mérite agricole!
M. Florent, cette fois, chancela et devint livide:
– M. Barkimel, fit-il la gorge sèche, gardez-le! je ne mange pas de ce poireau-là! Non! non! Bon pour vous, monsieur Barkimel, de vendre un ami pour une décoration! mais M. Florent reste M. Florent! Adieu!
– Florent!
– Adieu! je vous dis! Je ne vous connais plus! Vous êtes un misérable! et d’ailleurs votre République est fichue!
– La République fichue! ce n’est tout de même pas vous qui la jetterez par terre!
– Elle est dans le sciau! Vous m’avez toujours fait rire avec votre révolution!
Et comme M. Florent était, dans le moment, entouré par une foule sympathique, il se tourna vers elle et, lui montrant M. Barkimel, qui avait cessé d’être son ami:
– En voilà encore un, fit-il, qui croit aux clubs et aux révolutionnaires! Aussitôt, M. Barkimel fut entrepris par un groupe hostile qui ne le lâcha que lorsqu’il eût crié: «Vive le commandant Jacques!»
Et Florent s’éloigna en ricanant diaboliquement. M. Barkimel s’en retourna pour surveiller M. Hilaire, la mort dans l’âme. «Ça, se disait-il, je ne le lui pardonnerai jamais!»
M. Hilaire et ses singuliers compagnons n’avaient point quitté la cour de l’hôtel. Et la porte, qui s’était refermée sur Lavobourg, ne s’était point rouverte. Nous avons dit qu’aussitôt que Lavobourg avait pénétré dans l’appartement, une sourde exclamation s’était fait entendre.
– Tu ne m’attendais pas? dit Lavobourg…
– Non! dit Sonia. Que viens-tu faire ici? Trahir encore?
C’était, en effet, Sonia Liskinne qui occupait, dans cet instant critique, le pavillon de la Pompadour.
Elle avait fait retenir l’appartement la nuit même, sachant les facilités qu’il comportait pour les communications directes avec le château.
Mais, certes, elle n’attendait pas Lavobourg!
Le prisonnier avait donc pu se défaire de ses liens? Ou les gens de Cravely l’avaient délivré, car on avait dû déjà perquisitionner dans son hôtel? Elle trembla pour Jacques et son entreprise…
– Qui donc a trahi la première? demanda Lavobourg d’une voix sourde! C’est bien à vous à parler, qui avez failli me faire assassiner! Ah! je savais bien que je vous trouverais ici… dans cet appartement… Il est si commode pour les amoureux de Versailles! Vous vous rappelez? ajouta-t-il avec un ricanement qui s’acheva presque dans les larmes! Ah! Sonia! vous n’avez plus aucune pudeur!
– Quoi qu’il arrive, dit-elle… je vous demande pardon.
– Vous n’avez pas à être pardonnée, fit-il, je me suis bien vengé!
– Qu’avez-vous fait encore? s’écria-t-elle, terriblement anxieuse.
– Je ne sais pas si Jacques réussira… C’est bien possible, mais au moins j’aurai eu cette consolation d’avoir tout fait pour qu’il échoue!