Il fut traîné au milieu de la salle.
À une porte de la rue, un taxi l’attendait dans lequel on le jeta et qui prit aussitôt le chemin de la Conciergerie…
Dans l’escalier qui conduisait aux cabinets particuliers du premier étage, le marchand de cacahuètes suivait un homme radieux.
L’homme radieux ouvrit une porte et poussa le marchand dans une petite pièce où, sur une table, se trouvait tout ce qu’il fallait pour écrire. Le marchand avait une feuille à la main:
– Il me faut signer ça tout de suite!
– Tout ce que vous voudrez, Papa Cacahuètes, obtempéra Cravely… mais êtes-vous sûr que le complot soit si redoutable?
– Eh! toute la Conciergerie en est! Il s’agit pour les prisonniers d’assassiner leurs gardiens… on doit leur apporter des armes!
– Et si on transférait le Subdamoun dans un autre local!
– Gardez-vous en bien! Il ne faut rien laisser paraître… et nous aurons bientôt tout le fond du sac! Seulement, il me faut un inspecteur des prisons absolument sûr!
– Vous me répondez de celui-là? Qu’est-ce qu’il faudra que je dise à Coudry quand je lui demanderai d’appliquer le sceau du Comité sur la nomination!
– Que c’est absolument urgent! et que l’homme est cet Hilaire, secrétaire du club de l’Arsenal, qui, avec une douzaine d’amis, a retenu prisonnier à Versailles Lavobourg et la belle Sonia, dans une salle d’hôtel.
– Ah! très bien! parfait! Du reste, il fera tout ce que je voudrai, quand j’irai lui annoncer la prise d’Askof!
Et Cravely signa.
XXII M. FLORENT VIT DANS LES TRANSES
On suppose bien que les honnêtes bourgeois, en ces temps de troubles, se terraient comme des lapins. Mais le plus lapin de tous était bien M. Florent.
L’ex-marchand de papier à lettres était revenu à Paris après l’échec du coup d’État, en proie à une rare consternation.
Nous devons, du reste, à la vérité de proclamer que cet accablement de M. Florent lui venait moins du mauvais sort de la patrie, livrée, selon sa forte expression, aux bourreaux de la démagogie, qu’à la méchante idée qu’il se faisait de sa sécurité personnelle.
Il s’accusait avec amertume d’avoir, sans que personne l’y forçât, publiquement annoncé, sur une place de Versailles, que la République était «dans le sciau».
Toutes ses manifestations antirévolutionnaires, dans un temps où la Révolution, en dépit des pronostics de M. Florent, triomphait, apparaissaient à celui-ci comme autant de fautes incalculables.
Il habitait un petit appartement au cinquième étage d’un vieil immeuble du Marais; son dessein était de s’y enfermer, bien décidé de n’en sortir que le moins souvent possible et avec grande prudence.
Il était bien avec son concierge, le père Talon, un nom épatant pour un ressemeleur de bottes!
Et un brave homme, qui avait toutes les idées politiques de M. Florent et professait un grand mépris pour les amateurs de réunions publiques.
Ainsi M. Florent espérait-il, sans trop de peine, traverser les mauvais jours qui, dans sa pensée, devaient être rapides, car il continuait de croire que toute cette tragi-comédie s’effondrerait bientôt.
Cependant, il commença de trouver que les choses tournaient au pis, quand au coin de la rue il fut jeté en plein dans une cohue qui agitait des sabres et des piques.
Cette foule hurlante sortait d’un musée militaire qu’elle avait dévalisé de ses armes archaïques, et comme il s’y mêlait de vociférantes figures de commères, telles qu’on en voit sur les estampes françaises datant de la prise de la Bastille, M. Florent put se croire revenu aux temps héroïques.
Il pensa en défaillir et s’écrasa sous un porche pour laisser passer cette tourbe.
Tout à coup, la rue s’emplit d’un immense populaire qui criait: «À mort le Subdamoun! Vive la révolution!» et qui portait quelques hommes du jour en triomphe. M. Florent se dit qu’on le regardait peut-être et il cria de toutes ses forces: «Les aristocrates à la lanterne!»
Sur quoi, un monsieur très calme, M. Saw, qu’il connaissait très bien pour lui avoir loué tous les volumes de sa bibliothèque circulante, au temps qu’il était dans le commerce, et dont chacun s’accordait à louer les manières réservées et les opinions de tout repos, lui dit: «Monsieur Florent, il n’y a plus de lanternes!»
Puis, M. Saw, sans se retourner, sauta dans un autobus qui passait.
M. Florent avait rougi. Ce monsieur connaissait ses opinions et certainement le prenait pour un lâche.
M. Florent, dégoûté de lui-même, se sauva.
Il arriva chez lui et fut frappé de l’air sournois avec lequel l’accueillit le citoyen Talon. Au fond de son échoppe mal éclairée, coiffé d’un ignoble bonnet et tapant sur sa semelle avec rage, le concierge de M. Florent lui produisit l’effet du savetier Simon.
Il crut adroit d’expliquer qu’il était allé faire un petit tour à la campagne, qu’il venait de rentrer et qu’il n’était au courant de rien.
– C’est bon! grogna Talon. Mais demain, il faudra passer à l’Arsenal pour vous faire délivrer une carte de civisme. Sans quoi, je serai obligé de vous dénoncer!
– Vous, monsieur Talon, vous feriez cela!
– Ah! je me gênerais! On est venu du club! On a passé dans toutes les maisons! Par les temps qui courent et quand les bourgeois rêvent de renverser la République, c’est bien le moins que le peuple se défende! Monsieur Florent, entre nous, permettez-moi de vous dire que, pour votre sécurité personnelle, il serait grand temps de changer d’opinion!
– Eh! répliqua M. Florent, de plus en plus inquiet, je ne demande qu’à vivre en paix, moi! Vous avez bien raison! Et je vois que, de votre côté, vous n’avez pas hésité non plus…
– De quoi? De quoi? interrompit cet homme mal élevé… Taisez-vous! Vous ne savez pas ce que vous dites, monsieur Florent! Vous n’avez jamais connu mes vraies opinions, parce que je les ai toujours dissimulées! Mais aujourd’hui, je n’ai aucun effort à faire pour les montrer! Puisqu’on est les maîtres, on n’a plus de chichi à faire avec personne! Ah! tenez, moi, je l’aime, le régime des suspects du temps de la Commune, comme ils disaient en France en 1871.
– Ne me parlez pas de Commune, monsieur Talon! La Révolution a été un gouvernement! La Terreur a été un gouvernement! Mais, la Commune, ça n’a été rien du tout. Du brigandage, oui! du pillage et de l’incendie!
M. Talon se souleva sur son escabeau et s’avança, terrible, sous le nez de M. Florent qui recula.
– La Commune n’a pas été un gouvernement!
Et il brandissait son tire-point comme un sabre. M. Florent se recula et sortit, en tremblant, un billet de vingt francs de sa bourse. Il le déposa sur la table de M. Talon.
– Vous ne pourriez pas aller retirer vous-même ma carte de civisme, monsieur Talon? Vous me connaissez depuis longtemps… Vous pouvez répondre de moi!