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Mais la diversion avait fonctionné. Après avoir lancé son bâton, le jeune flambeur eut le temps de récupérer son médaillon à tête de renard, sous sa chemise. Brisant la lanière, il fit tourner le bijou devant le nez du gholam.

Alors qu’elle était gelée sur la poitrine du jeune homme, la tête en argent brûla la main du tueur lorsqu’elle la frôla.

Vif comme l’éclair, le gholam esquiva plusieurs fois le fléau d’armes improvisé. Dans le même mouvement, il tenta de saisir le bras de Mat, ou une autre partie de son corps.

S’il se laissait toucher, le jeune homme était mort. Cette fois, le gholam ne jouerait pas au chat et à la souris avec lui, comme ce jour-là, dans le Rahad.

Avec le médaillon, Mat fit plusieurs fois mouche, de la fumée montant de la peau du gholam à chaque impact. Mais ça ne suffit pas. Prêt à bondir, le monstrueux assassin guettait la première ouverture.

Sans laisser ralentir le médaillon oscillant, Mat acheva de se relever et observa mieux le tueur qui ressemblait tant à un homme.

« Il veut te voir crever autant qu’il désire sa mort à elle… », lui avait dit le gholam en souriant, ce jour-là dans le Rahad.

Aujourd’hui, il ne parlait pas et ne souriait pas non plus. Mat n’avait jamais compris qui étaient le « il » et le « elle » de cette phrase, mais le reste se comprenait très bien.

Et il était en face de sa mort, à peine capable de tenir debout. La hanche et la jambe en feu, ses côtes le mettaient à la torture et le fichu tueur lui avait à moitié démoli une épaule. Son seul espoir, c’était de retourner dans les rues, au milieu de la foule. Avec un peu de chance, ça ferait fuir le gholam. Et de rue, il y en avait une pas loin du tout, si on en jugeait par les échos de voix très proches.

Mat recula d’un pas. Bien entendu, il glissa sur une immondice et dut se retenir à un mur – celui de la taverne. Sans la tête de renard, toujours en mouvement, le gholam aurait déjà été sur lui.

Ces voix étaient si fascinantes, si… tentantes… Le genre qu’on entendait à Barsine…

Barsine ? Cette cité n’était plus qu’un fantôme depuis des lustres. Et bientôt, ce serait son tour…

— Il est dans cette allée ! cria une voix masculine. Suivez-moi ! Vite, sinon, il va filer.

Mat garda les yeux rivés sur le gholam. Le regard braqué sur la rue, derrière Mat, la créature hésitait.

— J’ai ordre de ne pas me faire remarquer, cracha-t-elle, sauf par les vies que je moissonne. Tu auras donc un sursis. Très court…

Le tueur se détourna, manqua glisser et fila avec autant de fluidité qu’il était venu.

Mat le poursuivit. Pourquoi ? Il n’aurait su le dire. Sauf que cette horreur avait tenté de le tuer, qu’elle essaierait encore, et qu’il en avait tous les poils hérissés.

Tu veux m’avoir à ta main, pas vrai, saloperie ? Mais puisqu’il peut te blesser, le médaillon devrait être en mesure de te tuer.

Arrivé au bout de la ruelle, Mat tourna à droite et vit le gholam à l’instant même où celui-ci, se retournant, l’aperçut aussi. Une nouvelle fois, il hésita. De la porte arrière de la taverne, entrouverte, montaient des échos de rires et de musique.

Le gholam glissa les mains dans un trou, sur le mur d’en face. Mat frémit. Ce tueur ne donnait pas le sentiment d’avoir besoin d’une arme, mais s’il en avait caché une à cet endroit…

S’il en avait caché une, Mat ne se donnait pas une chance de survivre.

Les bras de la créature suivirent ses mains, puis la tête fit de même. Alors que Mat en restait bouche bée, le torse et les jambes disparurent dans l’orifice. Une ouverture pas plus large que les deux mains du jeune homme…

— Je n’avais jamais rien vu de pareil, dit une voix dans le dos de Mat.

Se retournant, celui-ci découvrit un type aux cheveux blancs, aux épaules voûtées et au grand nez fourchu. Un baluchon dans le dos, l’homme au visage mélancolique était en train de rengainer un long couteau.

— Moi si, dit Mat, à Shadar Logoth…

Parfois, des lambeaux de souvenirs lui revenaient à la mémoire. Celui-là, il aurait préféré l’avoir perdu à jamais.

— Peu de gens reviennent vivants de cette ville, fit le vieillard.

Mat le trouva familier, sans pouvoir dire où et quand il l’avait vu.

— Qu’es-tu allé faire à Shadar Logoth, jeune homme ?

— Où sont tes amis ? Ceux que tu appelais ?

Dans la ruelle, il n’y avait qu’eux deux. À l’arrière-plan, on entendait les échos de la rue, mais plus personne ne criait à quelqu’un de se dépêcher.

Le vieil homme haussa les épaules.

— Je doute que quelqu’un ait compris ce que je beuglais. Mais ce n’était pas le but de l’opération… Je pensais faire fuir ton agresseur… Après ce que j’ai vu… Fiston, je pense que nous avons la chance du Ténébreux, tous les deux.

Mat fit la moue. On lui disait souvent ça, et il détestait. En partie parce qu’il n’aurait pas parié que c’était faux.

— Peut-être bien, marmonna-t-il… Mais excuse-moi, j’aurais dû me présenter à l’homme qui m’a sauvé la mise. Mat Cauthon, pour te servir. Tu es nouveau à Ebou Dar ?

Le baluchon faisait penser à un voyageur.

— Tu vas avoir dû mal à te trouver une chambre, dans ce cas.

Mat fit attention à ne pas broyer la main que lui tendit son sauveur. Une main osseuse et cabossée, comme si elle avait été brisée plusieurs fois et mal réparée. Pourtant, elle ne manquait pas de force.

— Mat Cauthon, je suis Noal Charin. En ville depuis un moment, puisque tu veux le savoir. Hélas, ma paillasse dans les combles des Canards Dorés est désormais occupée par un gros marchand d’huile illianien qu’on a éjecté ce matin de sa chambre pour la donner à un officier seanchanien. Je pensais trouver un coin tranquille dans cette ruelle…

Se massant l’arête du nez, Noal ricana, comme si dormir dehors n’avait rien d’inhabituel.

— Ce ne sera pas ma première nuit inconfortable, même en ville.

— Je crois pouvoir adoucir ton sort, annonça Mat.

Le reste de ce qu’il voulait dire mourut dans sa gorge. Les dés, s’avisa-t-il, roulaient toujours dans sa tête. Pendant le combat contre le gholam, il avait réussi à les oublier, mais ils ne s’étaient jamais immobilisés. Si un danger pire que le tueur le guettait, il préférait n’en rien savoir. Hélas, ça ne dépendait pas de lui. Tôt ou tard, il découvrirait de quoi il s’agissait. Quand il n’y aurait plus moyen de se défiler, bien entendu.

17

Des rubans roses

Quand Noal et Mat déboulèrent de la ruelle, un vent glacial soufflait sur l’esplanade Mol Hara. En fin d’après-midi, le soleil sombrait derrière les toits et les ombres s’allongeaient.

Une main tenant son bâton et l’autre serrant la lanière du médaillon, Mat ne put rien faire pour empêcher son manteau de se gonfler sous les bourrasques. Tout le corps douloureux, les dés faisant un boucan d’enfer dans sa tête, le jeune flambeur avançait en regardant autour de lui – qui savait d’où viendrait le danger ? – et en se demandant quel trou au juste serait trop petit pour que le gholam s’y faufile.

Accablé, Mat se surprit à lorgner suspicieusement des craquelures, entre les dalles du sol. Pourtant, il semblait peu vraisemblable que le gholam passe à l’attaque en terrain découvert.

Des bruits lointains montaient des rues environnantes, mais sur l’esplanade, il n’y avait pas un chat – en revanche, un chien famélique passa en trombe devant la fontaine où trônait la statue de feu la reine Nariene. Selon certains, ses mains levées désignaient l’océan, source de l’enrichissement d’Ebou Dar. D’autres citoyens, plus pessimistes, pensaient qu’elles avertissaient d’un danger. D’autres encore affirmaient que son successeur avait voulu attirer l’attention sur la poitrine de la souveraine, dont un seul sein était exposé – la preuve que sa réputation d’honnêteté absolue était usurpée.