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La plupart de ces prisonnières affichaient une résignation accablée – ou tentaient de garder un visage de marbre. Sept ou huit d’entre elles, cependant, avaient le regard perdu dans le vide, comme si elles ne comprenaient toujours pas ce qui leur arrivait. Une damane d’origine seanchanienne escortait chacune de ces femmes, leur tenant la main tout en leur murmurant des paroles de réconfort. Tout ça sous le regard approbateur de leur sul’dam

Parmi ces pauvres femmes, quelques-unes s’accrochaient aux damane comme des naufragées à un morceau de bois flotté.

Si ses habits humides ne s’en étaient pas chargés, ce spectacle aurait fait frissonner Mat. Il tenta de traverser la cour au plus vite, mais le hasard fit passer près de lui une damane qui n’était ni atha’an miere ni seanchanienne. Rondelette et grisonnante, sa sul’dam au teint olivâtre aurait pu passer pour une Altarienne – et pour une paisible mère de famille. Paisible mais sévère, et flanquée d’une fille pas commode, si on se fiait aux regards qu’elle jetait à sa « protégée ».

Après un mois et demi de captivité, Teslyn Baradon avait grossi, mais son visage sans âge restait impassible et dur, comme si elle continuait à croquer de l’acier à chaque repas. Pourtant, elle subissait son sort sans se révolter, obéissant au doigt et à l’œil à sa sul’dam. Docile, elle s’inclina devant Mat et Noal. Un instant, cependant, ses yeux noirs brillèrent de haine quand ils se posèrent sur le jeune flambeur. Puis elle recommença à marcher, humble et obéissante.

Dans cette cour, Mat avait vu des damane pendues par les pieds et fouettées pour des peccadilles. Teslyn aussi avait connu ce sort. Bien qu’elle n’eût jamais été bienveillante avec lui, le jeune homme ne lui aurait pas souhaité une telle humiliation.

— C’est mieux que d’être morte…, murmura-t-il en reprenant son chemin.

Teslyn, une femme de tête, devait sans cesse réfléchir à des plans d’évasion. Mais il y avait des limites à toute résilience. Si la Maîtresse des Navires et son Maître de la Lame avaient péri sur l’échafaud sans crier ni frémir, leur courage ne les avait pas sauvés.

— En crois-tu tes yeux ? demanda Noal, l’air d’avoir l’esprit ailleurs.

Il ajusta maladroitement son baluchon. À part tenir un couteau, ses mains dévastées ne semblaient pas capables de faire grand-chose.

Mat foudroya son compagnon du regard. Non, il n’était pas sûr d’en croire ses yeux. Cela dit, les a’dam d’argent ressemblaient beaucoup au collier invisible que Tylin lui avait passé autour du cou. Si ça pouvait lui épargner le billot, il voulait bien que la reine lui grattouille le menton jusqu’à la fin des temps…

Bon sang ! que n’aurait-il pas donné pour que ces maudits dés cessent de rouler dans sa tête !

Non, c’était un mensonge… Depuis qu’il avait deviné ce qu’ils annonçaient, il aurait voulu qu’ils ne s’arrêtent jamais…

La pièce que Chel Vanin et les Bras Rouges survivants partageaient n’était pas loin des écuries. Un dortoir aux murs de plâtre blanc avec bien trop de lits pour le nombre d’hommes encore de ce monde. Montagne de graisse au crâne dégarni, Vanin était étendu sur un des lits. En manches de chemise, il avait un livre ouvert sur la bedaine.

Mat n’aurait jamais cru qu’il savait lire…

L’air soupçonneux, Vanin étudia la tenue boueuse du jeune flambeur.

— Encore une rixe ? demanda-t-il. Elle ne va pas aimer ça, je parie.

Vanin ne daigna pas se lever. À de rares exceptions près, il s’estimait l’égal des seigneurs et des dames.

— Des problèmes, seigneur Mat ? demanda Harnan en sautant sur ses pieds.

Solide à tous les sens du terme – au physique comme au moral, quoi –, il fit une grimace qui tordit le faucon stylisé tatoué sur sa joue.

— Désolé de dire ça, mais tu n’es pas en état de te battre. Décris-nous ton gars, et on se chargera de lui.

Les trois autres survivants vinrent se placer derrière Harnan. Deux d’entre eux s’emparèrent de leur veste et le troisième ramassa son épée et fit coulisser la lame dans le fourreau. De dix ans plus vieux que Mat, Metwyn, un Cairhienien aux faux airs de gamin, était le meilleur escrimeur du lot. Malgré son physique pataud de forgeron, Gorderan n’était pas loin de l’égaler – un type vif comme l’éclair, malgré ses épaules d’armoire à glace.

Douze Bras Rouges avaient accompagné Mat à Ebou Dar. Huit étaient morts et les survivants croupissaient au palais, où il n’y avait pas de fesses de serveuse à pincer, de rixes à livrer ni de litres d’alcool à vider jusqu’à n’en plus tenir debout. Tout ce qu’ils auraient trouvé dans une auberge, dont le patron, en plus, les aurait fait ramener dans leur lit, les poches un peu moins pleines après chaque nouvelle soirée.

— Mon nouvel ami Noal va tout vous raconter, dit Mat en enfonçant son chapeau sur son crâne. Dorénavant, il dormira avec vous. Et ce soir, il m’a sauvé la vie.

Des exclamations et des hourras ponctuèrent cette annonce – sans compter des tapes dans le dos qui faillirent faire tomber le pauvre vieux type. Impressionné, Vanin glissa un doigt boudiné dans son livre – un marque-page original – et alla jusqu’à s’asseoir sur son lit.

Après avoir posé son baluchon, Noal raconta l’histoire à grand renfort d’adjectifs et de gestes théâtraux. Rejouant son rôle, il divertit son public en mimant ses glissades dans la boue puis sa stupéfaction devant le gholam et le courage de lion de Mat. Conteur naturel, Noal avait le même pouvoir d’évocation qu’un trouvère.

Harnan et les Bras Rouges rirent de bon cœur. Devinant que Noal ne voulait pas voler la vedette à leur capitaine, ils furent touchés par l’attention. Mais leurs rires moururent quand le vieil homme décrivit la fuite du tueur, par un petit trou dans un mur.

Fasciné, Vanin posa son livre et cracha sur le sol. Dans le Rahad, le gholam les avait laissés pour morts au fond d’une ruelle, Harnan et lui. Et s’il ne les avait pas achevés, c’était par manque de temps.

— Cette créature en a après moi, et je ne sais pas pourquoi, dit Mat quand Noal, à bout de souffle, se laissa tomber sur un lit. À mon avis, nous avons dû jouer aux dés ensemble un jour… Tant que vous ne vous interposez pas entre nous, vous n’avez rien à craindre.

Le jeune homme eut un sourire encourageant qui lui valut un bide remarquable.

— Demain, je partagerai l’or entre vous, puis vous embarquerez sur le premier bateau en partance pour l’Illian – en emmenant Olver. Plus Thom et Juilin, s’ils sont d’accord.

Selon lui, le pisteur de voleurs n’hésiterait pas une seconde.

— Plus Nerim et Lopin, bien entendu.

À force, Mat s’était habitué à avoir deux serviteurs. Mais ici, ils ne lui servaient pas à grand-chose.

— À cette heure, Talmanes ne doit pas être bien loin de Caemlyn. Le trouver ne sera pas difficile.

Ses amis partis, Mat se retrouverait seul avec Tylin. Pour un peu, il aurait préféré un tête-à-tête avec le gholam.

Harnan et les trois autres Bras Rouges se consultèrent du regard. Comme s’il ne comprenait pas tout, Fergin se gratta la tête. Très bon soldat – pas un guerrier d’élite, mais un combattant solide –, ce type maigrichon n’était pas une lumière dès qu’il ne s’agissait plus de pourfendre des ennemis.

— Un mauvais plan, dit Harnan au terme de sa réflexion. Pour commencer, si on revient sans toi, le seigneur Talmanes nous fera la peau.

Les trois autres Bras Rouges acquiescèrent. Fergin lui-même comprenait ces choses-là.

— Et toi, Vanin ? demanda Mat.

Le gros homme haussa les épaules.

— Si j’éloigne Olver de Riselle, le gosse m’éventrera dans mon sommeil, c’est couru d’avance. À sa place, je ferais la même chose. En outre, ici, j’ai le temps de lire. Ça n’arrive jamais quand on travaille comme maréchal-ferrant.