Un des métiers itinérants que Vanin prétendait exercer. L’autre, c’était palefrenier. En réalité, il était voleur de chevaux et braconnier – le meilleur dans au moins deux pays, et peut-être davantage.
— Vous êtes tous cinglés, lâcha Mat. Même si c’est moi qu’il vise, le gholam n’hésitera pas à vous tuer. L’offre reste ouverte. Tout homme qui recouvrera son bon sens sera libre de partir.
— J’ai déjà vu des types comme toi…, dit soudain Noal.
Incarnation du grand âge et de l’épuisement, il gardait cependant l’œil vif.
— Certains hommes ont comme une aura qui incite les autres à les suivre. Parfois jusqu’au désastre, et parfois vers la gloire… Ton nom, je crois, finira dans les livres d’histoire.
Pour une fois, Harnan parut aussi désorienté que Fergin.
Vanin s’étendit de nouveau et reprit son livre.
— Peut-être, si ma chance m’abandonne…
Entrer dans l’histoire, un joli piège à couillons. En essayant, on pouvait très bien se faire tuer.
— Tu devrais te nettoyer avant de tomber sur elle, lança Fergin. Toute cette boue va lui taper sur les nerfs…
Soudain plus que maussade, Mat s’éloigna au pas de charge. Enfin, en clopinant, plutôt, appuyé sur son bâton comme un vieillard. Avant de tirer la porte sur lui, il entendit le début d’une histoire racontée par Noal. Un jour, naviguant sur un bateau du Peuple de la Mer, il avait appris à prendre un bain dans de l’eau salée gelée.
Un début intrigant, ça…
Décidé à se nettoyer avant de voir Tylin – une précaution obligatoire –, Mat entreprit de remonter en boitillant une enfilade de couloirs décorés de « tapisseries estivales », comme on les appelait ici à cause de leur thème champêtre. En chemin, quatre serviteurs et sept servantes, rien que ça, lui suggérèrent de prendre un bain et de se changer avant d’aller rejoindre la reine. Ils offrirent de lui faire couler le bain en question et de se charger de lui trouver discrètement une tenue propre…
La Lumière en soit louée, ces gens ne connaissaient pas tout sur sa relation avec Tylin – le pire restait entre eux deux – mais ils en savaient quand même déjà bien trop long ! Plus grave encore, ils approuvaient !
Oui, jusqu’au dernier, les fichus domestiques de ce palais de malheur trouvaient ça très bien. Primo parce que Tylin, leur reine, pouvait faire tout ce qui lui chantait. Secundo, parce qu’elle était d’une humeur de dogue depuis la chute de la ville. Si Mat Cauthon, propre comme un bébé et ruisselant de dentelle, pouvait l’inciter à ne pas se défouler sur eux, ils étaient prêts à le briquer jusque derrière les oreilles et à l’envelopper d’un ruban comme un cadeau d’anniversaire.
— De la boue ? lança-t-il à une jolie servante qui se fendit aussitôt d’une révérence.
Dans ses yeux, une lueur malicieuse dansait et son décolleté vertigineux révélait des appas presque aussi impressionnants que ceux de Riselle. En d’autres circonstances, Mat aurait sûrement pris le temps d’apprécier le spectacle.
— Quelle boue ? Je n’en vois nulle part…
Bouche bée, la pauvre fille resta bloquée en position « courbette » tandis qu’il s’éloignait en clopinant.
Au détour d’un couloir, Juilin Sandar faillit lui rentrer dedans. Au dernier moment, il recula en lâchant un juron puis devint grisâtre quand il vit qui il avait failli renverser. Marmonnant des excuses, il se hâta de reprendre son chemin.
— Thom t’a entraîné dans ses bêtises ! lança Mat dans le dos du pisteur de voleurs originaire de Tear.
Le trouvère et lui partageaient une chambre dans les profondeurs des quartiers du personnel. En d’autres termes, il n’avait aucune raison de traîner dans ce coin. Avec la très longue redingote noire qui venait titiller le revers de ses bottes, au milieu des domestiques, il devait avoir l’air d’un canard dans un poulailler.
Suroth était très stricte sur ces choses-là – plus encore que Tylin. Du coup, si Juilin était ici, ça ne pouvait être qu’à cause des sombres projets de Thom et Beslan.
— Non, ne me réponds surtout pas… J’ai fait une proposition à Harnan et aux autres. Elle est aussi valable pour toi. Si tu choisis de partir, je te donnerai de l’argent.
À dire vrai, Juilin ne semblait pas du tout disposé à répondre. Les pouces glissés dans sa ceinture, il soutint le regard de Mat.
— Qu’ont répondu les Bras Rouges ? Et qu’appelles-tu les « bêtises » de Thom ? Dans les affaires de ce genre, il est bien meilleur que nous deux…
— Juilin, le gholam est toujours à Ebou Dar.
Au Grand Jeu, Thom était en effet un expert, et il adorait fourrer son nez dans les intrigues politiques.
— Ce soir, ce tueur a essayé de m’avoir.
Comme s’il venait de recevoir un coup dans l’estomac, Juilin grogna, puis il passa une main dans ses courts cheveux noirs.
— Même dans ces conditions, j’ai une bonne raison de rester encore un peu.
L’expression du pisteur de voleurs changea. Un mélange d’entêtement et de culpabilité, le tout sur un fond d’hostilité défensive. Bien qu’il ne l’ait jamais vu poser un œil égrillard sur quelqu’un, Mat comprit tout de suite. Quand un homme prenait cet air-là, il n’y avait qu’une explication.
— Emmène-la avec toi, dit-il. Si elle refuse, pas d’importance. Une fois à Tear, il te suffira de claquer des doigts pour avoir une femme sur chaque genou. C’est le grand secret de l’amour, mon ami. Quand une belle dit « non », il y en a toujours une autre pour dire « oui ».
Passant avec une brassée de serviette de toilette, un domestique écarquilla les yeux en découvrant l’état des « beaux atours » de Mat. Certain d’être l’objet de sa surprise, Juilin retira les pouces de sa ceinture et prit une posture plus humble. Essaya, en tout cas…
Même s’il résidait avec les domestiques, Thom était parvenu dès le début à faire croire que c’était par choix – une forme d’excentricité – et personne ne s’étonnait de le voir dans les étages, peut-être pour se glisser dans la chambre de Riselle, anciennement celle de Mat.
Juilin, lui, en avait fait des tas sur son statut de pisteur de voleurs et il mettait son point d’honneur à regarder de haut les nobliaux et les marchands arrogants histoire de leur montrer qu’il était (au moins) leur égal. En conséquence, tout le monde, au palais, savait qui il était, ce qu’il faisait et où il résidait – à savoir dans les sous-sols.
— Mon seigneur est très sage, lâcha-t-il un ton trop haut avec une révérence grotesquement raide. Il sait tout sur les femmes, c’est évident… S’il veut bien m’excuser, il faut que je retourne à mon humble place.
Se retournant, il continua à déblatérer, toujours assez fort pour qu’on l’entende de loin.
— Aujourd’hui, j’ai entendu dire que mon seigneur, s’il revient encore une fois sale comme un garnement qui s’est roulé dans la poussière, se fera caresser les côtes et le reste par une badine – de la main même de la reine, à ce qu’on dit.
Ce fut l’outrage de trop.
Ouvrant à la volée les portes de l’appartement de Tylin, Mat entra en trombe, lança virilement son chapeau en direction d’un guéridon… et s’arrêta net, bouche bée, sa diatribe coincée au fond de la gorge.
Manquant sa cible, le chapeau tomba et roula sur le sol, emporté par le vent qui s’engouffrait dans la pièce via la porte-fenêtre en forme d’arche qui donnait sur le long balcon dominant l’esplanade Mol Hara.
Assise dans un fauteuil sculpté pour ressembler à du bambou doré, Tylin tourna la tête et regarda le jeune homme par-dessus sa coupe de vin. Encadré par des cheveux noir brillant déjà grisonnants sur les tempes, son visage magnifique aurait frisé la perfection sans son terrible regard d’oiseau de proie – un oiseau de proie fou de colère, qui plus était.