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Comme souvent dans les situations tendues, une foule de petits détails sautèrent aux yeux de Mat.

Bougeant légèrement ses jambes croisées, Tylin dévoila fugacement un très joli jupon blanc. Sur le devant de sa robe, un décolleté ovale ourlé de dentelle verte exposait généreusement ses seins, entre lesquels pendait son couteau de mariage.

En outre, la reine n’était pas seule. Les yeux baissés sur son vin, ses doigts aux ongles interminables pianotant sur l’accoudoir de son fauteuil, Suroth était assise en face d’elle. Encore assez jolie malgré ses cheveux rasés sur les côtés pour ne laisser qu’une longue crête au sommet de son crâne, elle faisait passer Tylin l’oiseau de proie pour un lapin affolé. À chaque main, remarqua Mat, elle arborait deux ongles vernis en bleu.

À côté de la Haute Dame, une très jeune fille se tenait bien droite dans sa robe blanche au bas plissé. Un voile transparent blanc lui enveloppant la tête – qui semblait bien entièrement rasée –, elle trimballait une véritable fortune en rubis.

Même en état de choc, Mat ne ratait jamais l’or et les pierres précieuses…

Derrière la gamine, une femme à la peau presque aussi noire que sa robe, aussi grande qu’une Aielle, se tenait debout, les bras croisés pour dissimuler (mal) son impatience grandissante. Ses cheveux frisés noirs étant très courts mais pas rasés, elle n’était pas du Sang, et pas davantage so’jhin. D’une beauté frappante, elle réussissait à faire de l’ombre à Suroth et à Tylin.

Même avec le sentiment qu’on venait de lui flanquer un coup de marteau sur la tête, Mat Cauthon avait un œil à part pour les jolies femmes.

S’il s’était pétrifié, ce n’était pas à cause de Suroth et des deux inconnues. Dans sa tête, les dés venaient de s’arrêter avec un bruit de fin du monde qui résonnait encore à ses oreilles. Jusque-là, ce phénomène ne s’était jamais produit.

Incapable de bouger, Mat attendit qu’un Rejeté jaillisse des flammes qui crépitaient dans la cheminée – ou que lesdites flammes grandissent jusqu’à embraser tout le palais.

— Tu ne m’as pas écoutée, mon pigeonneau, fit Tylin d’un ton menaçant. Je viens de te dire de descendre aux cuisines et de savourer une pâtisserie en attendant que j’aie du temps pour toi. Tant que tu y es, prends donc un bain. Nous parlerons plus tard de cette boue…

Sonné, Mat se repassa mentalement les derniers événements. Il était entré, les dés avaient cessé de rouler, et…

Rien n’était arrivé. Rien !

— Cet homme a été attaqué, dit la petite jeune fille voilée en se levant. À t’en croire, les rues sont sûres… Suroth, je suis très mécontente.

Quelque chose devait se passer ! En fait, ç’aurait déjà dû être fait. Quand les dés s’immobilisaient, il arrivait toujours quelque chose !

— Tuon, je te répète que les rues d’Ebou Dar sont aussi sûres que celles de Seandar.

La réponse de Suroth arracha Mat à son hébétude. Cette tigresse, visiblement anxieuse ? D’habitude, c’était elle qui terrorisait les autres.

Dans la tenue presque transparente d’un da’covale, un jeune homme mince et gracieux approcha avec une carafe en porcelaine bleue, s’inclina humblement, et proposa à Suroth de remplir sa coupe.

Mat sursauta de nouveau. Jusque-là, il n’avait pas vu qu’il y avait quelqu’un d’autre dans la pièce. Et l’éphèbe blond dans son accoutrement indécent n’était pas seul. Portant la même tenue, une jolie rousse mince mais aux rondeurs harmonieuses était agenouillée près d’une table où reposaient des flacons d’épices, d’autres carafes en porcelaine du Peuple de la Mer et un petit brasero doré accompagné des pincettes indispensables pour réchauffer le vin. En face de la da’covale, une servante grisonnante en livrée vert et blanc de la maison Mitsobar tentait en vain de ne pas montrer sa nervosité.

Dans un coin, si immobile que Mat faillit ne pas la remarquer, une autre Seanchanienne patientait en silence. Petite, la moitié de ses cheveux blonds rasés, elle arborait une poitrine qui aurait pu faire oublier celle de Riselle si sa robe aux panneaux rouges et jaunes n’avait pas été boutonnée jusqu’au menton.

Non que Mat se fût senti des ardeurs exploratrices ! Avec leur so’jhin, les Seanchaniens se montraient très susceptibles, et Tylin se dressait sur ses ergots dès qu’il était question d’une autre femme. Depuis que le jeune flambeur était de nouveau capable de sortir du lit, aucune servante plus jeune que sa grand-mère n’avait posé un pied dans les appartements royaux.

Suroth regarda le jeune homme plein de grâce comme si elle se demandait ce qu’il fichait là. Puis elle secoua la tête, refusant le vin, et se concentra de nouveau sur la gamine – Tuon – qui fit signe au da’covale de reculer.

La servante grisonnante se précipita pour prendre la carafe à l’éphèbe, puis elle essaya de servir du vin à Tylin. D’un petit geste, la reine la renvoya à côté de la table.

Tylin se tenait anormalement tranquille. Rien de très étonnant, si cette Tuon flanquait la frousse à Suroth.

— Je suis mécontente, Suroth, répéta-t-elle, le regard dur.

Même debout, elle ne devait pas baisser beaucoup la tête pour plonger ses yeux dans ceux de la Haute Dame. Qui était-elle donc, cette petite ? Une autre Haute Dame, sans doute, et d’un rang supérieur à celui de Suroth.

— Tu as reconquis beaucoup de territoires, et l’Impératrice appréciera – puisse-t-elle vivre éternellement. Mais ton attaque vers l’est, mal préparée, fut un désastre qui ne devra pas se reproduire. Et si les rues de cette capitale sont sûres, comment cet homme s’est-il mis dans un tel état ?

Sur l’accoudoir de son fauteuil et sur sa coupe, les jointures de Suroth blanchirent. Comme si Tylin était responsable de son humiliation, elle la regarda méchamment.

La reine eut un petit sourire d’excuses et baissa la tête.

Par le sang et les cendres ! je vais devoir payer pour ça, pensa Mat.

— Je suis tombé, c’est tout.

Un coup de tonnerre dans un ciel serein, cette intervention. Alors que toutes les têtes se tournaient vers le jeune flambeur, Suroth et Tuon parurent choquées qu’il ait osé parler.

Tylin faisait penser à un aigle qui rêve d’un lapin rôti…

— Mes dames, ajouta courtoisement Mat.

Sans grand effet, à l’évidence.

La grande femme arracha soudain la coupe des mains de Tuon, puis la jeta dans la cheminée, où des étincelles crépitèrent. La servante fit mine d’aller récupérer la coupe dans le feu, mais la so’jhin la retint par un bras.

— Tu te comportes stupidement, Tuon, dit la grande femme d’un ton assassin.

À côté, Tuon aurait eu aisément l’air de roucouler… Et chez cette femme, l’accent traînant des Seanchaniens brillait par son absence.

— Suroth a la situation en main, continua-t-elle. Ce qui est arrivé à l’est peut se produire dans n’importe quelle guerre. Cesse de perdre ton temps avec des détails ridicules.

Une fraction de seconde, Suroth ne parvint pas à cacher sa stupéfaction. Puis elle reprit son visage de marbre.

Mat en resta comme deux ronds de flan. Parler comme ça à un membre du Sang, c’était en principe une séance de coups de fouet assurée.

Incroyablement, Tuon inclina légèrement la tête.

— Tu as peut-être raison, Anath, dit-elle calmement avec une nuance de déférence. Les temps et les augures nous le diront. Mais ce jeune homme ment, c’est évident. Peut-être parce qu’il a peur de Tylin… Quoi qu’il en soit, ses blessures ne peuvent pas avoir pour cause une chute, sauf s’il est tombé du haut d’une falaise – et en ville, il ne me semble pas en avoir vu.