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Mat sursauta. Lui, avoir peur de Tylin ? Bon, un petit peu, peut-être. Un tout petit peu… Et il détestait qu’on le lui rappelle. S’appuyant sur son bâton, il tenta d’améliorer son confort, puisque personne ne l’invitait à s’asseoir.

— J’ai été blessé le jour où vos gars sont entrés en ville, dit-il avec son plus beau sourire. Il y avait des éclairs et des boules de feu partout. Quand vous vous y mettez, ce n’est pas à moitié… Heureusement, je suis presque guéri – merci d’avoir demandé.

Tylin baissa le nez sur sa coupe. Du coin de l’œil, elle avertit Mat qu’il allait avoir de sacrés comptes à rendre.

Dans un bruissement de soie, Tuon approcha du jeune flambeur. Sous le voile, son visage noir aurait pu être joli, n’était son expression – celle d’un juge qui va prononcer une sentence de mort.

De jolis cheveux n’auraient rien gâté non plus. Et un regard moins impersonnel, aussi…

Tous les ongles de la gamine étaient vernis en rouge, remarqua Mat. Est-ce que ça avait une signification particulière ? Au nom de la Lumière ! avec ces rubis, il y avait de quoi mener la grande vie pendant des années !

Tuon tendit une main et prit le menton de Mat, qui tenta de se dégager – jusqu’à ce qu’il capte le regard meurtrier de Tylin. Très mécontent, il se laissa examiner comme un cheval par un maquignon.

— Tu nous as combattus ? demanda la gamine. As-tu prêté les Serments ?

— J’ai juré, oui… Pour la première question, la réponse est « non ». Je n’en ai pas eu l’occasion.

— Mais tu l’aurais fait, si cette occasion s’était présentée…

Continuant son examen, Tuon frôla la dentelle, sur un poignet de Mat, toucha le foulard noir noué autour de son cou et souleva un revers de sa veste pour mieux voir les broderies.

Le regard brûlant de colère, Mat se laissa faire sans broncher. Par le passé, il avait acheté des chevaux en leur accordant moins d’attention que ça. Tuon allait-elle vouloir voir ses dents ?

— Ce garçon t’a dit comment il a été blessé, intervint Anath, agacée. Si tu le veux, achète-le et partons d’ici. La journée a été longue, et tu devrais être dans ton lit.

Tuon observa attentivement la longue chevalière de Mat. Ce modèle unique créé pour démontrer le savoir-faire du graveur représentait un renard à la course et deux corbeaux en plein vol, le tout sur fond de croissants de lune. Même s’il commençait à s’attacher à ce bijou, Mat l’avait acheté par le plus grand des hasards. Tuon entendait-elle se l’approprier ?

— Un bon conseil, Anath. Combien en veux-tu, Tylin ? Si c’est ton favori, je doublerai ton prix.

La reine s’étrangla avec son vin et eut une quinte de toux. Mat faillit s’en casser la figure. La gamine voulait l’acheter lui ? Eh bien, avec son maquignon, il n’était pas passé loin de la vérité…

— C’est un homme libre, Haute Dame, dit Tylin quand elle eut recouvré sa voix. Je ne peux pas le vendre.

Un homme libre ? Dans des circonstances moins périlleuses, Mat aurait volontiers éclaté de rire. Mais Tylin semblait morte de peur et la maudite gamine avait bel et bien demandé son prix.

Tuon se détourna du jeune homme comme s’il venait de se volatiliser de son esprit.

— Tu as peur, Tylin… La Lumière m’en soit témoin, tu ne devrais pas !

Tuon approcha du fauteuil, releva son voile à deux mains et embrassa Tylin – d’abord sur chaque œil, puis sur les lèvres.

La reine parut abasourdie.

— Pour Suroth et pour moi, tu es comme une sœur. De ma propre main, j’écrirai ton nom sur la liste des membres du Sang. Tu seras la Haute Dame Tylin, la reine d’Altara et bien plus que ça, comme il t’a été promis.

Anath se racla bruyamment la gorge.

— Oui, Anath, je sais, soupira la gamine. (Se redressant, elle remit son voile en place.) La journée fut longue et difficile, et je suis épuisée. Mais je vais montrer à Tylin quelles terres lui seront réservées, afin qu’elle se sente apaisée. Ma reine, il y a des cartes dans mes appartements. Me feras-tu l’honneur de m’y accompagner ? J’ai d’excellentes masseuses.

— Tout l’honneur est pour moi, assura Tylin, l’air pas beaucoup plus rassurée qu’avant.

Sur un geste de la so’jhin, l’homme aux cheveux blonds courut ouvrir la porte et s’agenouilla pour la tenir, mais il dut patienter pendant que ces dames déplissaient, lissaient ou époussetaient leurs vêtements – un rituel typiquement féminin, en Altara, sur le continent seanchanien et n’importe où ailleurs.

La da’covale rousse se chargea de ce travail pour Suroth et Tuon. Mat profita de cette diversion pour tirer Tylin à l’écart et lui parler sans être entendu. La so’jhin ne le quittait pas des yeux, remarqua-t-il. Au moins, Tuon, livrée aux mains expertes de la da’covale, semblait avoir oublié jusqu’à son existence.

— Je ne suis pas tombé tout seul…, souffla Mat. Il y a une heure, le gholam a tenté de me tuer. Il vaudrait mieux que je parte. Ce monstre en a après moi et il tuera tous mes proches.

Une brillante improvisation, ce plan ! Avec d’excellentes chances de succès.

— Il ne t’aura pas, mon cochonou…

Tylin jeta à Tuon un regard qui n’avait rien de celui d’une sœur. Par bonheur, la Seanchanienne ne s’en aperçut pas.

— Et elle non plus…

Au moins, Tylin avait eu le bon sens de chuchoter.

— Qui est-ce ? demanda Mat.

Tant pis pour les « excellentes chances »…

— La Haute Dame Tuon, tu le sais aussi bien que moi. Suroth est au garde-à-vous quand elle parle. Idem pour Anath, même si je parierais que c’est une sorte de domestique. Mon chouchou, les Seanchaniens sont de drôles de gens…

Tylin tendit une main et recueillit un peu de boue sur son index. Mat en avait donc aussi sur la figure ?

— Tu te souviens des rubans roses, mon chou ? Quand je reviendrai, nous verrons si cette couleur te va bien.

Tylin sortit avec Tuon et Suroth, Anath, la so’jhin et le da’covale sur les talons. Mat resta seul avec la servante, qui entreprit de nettoyer la table. Se laissant tomber dans un fauteuil, le jeune flambeur se prit la tête à deux mains.

En toute autre occasion, les rubans roses l’auraient poussé à hurler d’horreur. Il n’aurait jamais dû essayer de rendre la monnaie de sa pièce à cette femme… À présent, même le gholam n’occupait plus vraiment ses pensées.

Les dés s’étaient arrêtés, et… Quoi donc ? Il venait de rencontrer trois femmes qu’il ne connaissait pas, mais ça ne pouvait pas se réduire à ça. Y avait-il un lien avec l’accession de Tylin au statut de membre du Sang ? Sauf que jusque-là, quand les dés s’arrêtaient, c’était à lui, directement, qu’il arrivait quelque chose.

Mat resta assis pendant que la servante, après avoir appelé de l’aide, faisait desservir la table. En fait, il ne bougea pas jusqu’au retour de Tylin, qui n’avait pas oublié les rubans roses.

Du coup, il en oublia tout le reste pendant de longues heures.

18

Une proposition

Après la tentative d’assassinat du gholam, les jours s’écoulèrent avec une lenteur qui agaça Mat au plus haut point. Comme pour l’énerver un peu plus, le ciel grisâtre ne changea pas, sauf pour déverser de la pluie.

En ville, on parlait d’un homme tué par un loup, la gorge déchiquetée. L’affaire ayant eu lieu à l’extérieur des murs, personne ne s’inquiétait, mais on s’étonnait, parce qu’on n’avait pas vu de loup près d’Ebou Dar depuis des lustres.