Mat, lui, s’inquiétait. Des citadins pouvaient penser qu’un loup était susceptible de s’aventurer si près des fortifications. Lui, il était trop malin pour gober ça. Le gholam rôdait toujours, voilà tout.
Harnan et les autres Bras Rouges refusaient toujours de partir, affirmant qu’ils devaient surveiller ses arrières. Vanin s’incrustait aussi, sans livrer ses motivations – à part une phrase énigmatique sur le talent de son chef à repérer les chevaux rapides. Mais après l’avoir dite, il avait craché par terre…
Son visage cuivré assez beau pour faire saliver un homme et ses grands yeux noirs assez délurés pour lui dessécher la gorge, Riselle s’était enquise de l’âge d’Olver. Apprenant qu’il approchait de ses dix ans, elle avait eu l’air surprise. Cela dit, qu’elle ait changé ou non son protocole pédagogique, le gamin revenait toujours aussi enthousiaste de ses leçons – qu’il s’agisse des livres que la belle lui lisait ou de son « oreiller ». Pour Riselle et la littérature, soupçonnait Mat, Olver aurait sans doute renoncé à leurs parties vespérales de Serpents et Renards.
Dès que le gosse sortait de l’ancienne chambre du jeune homme, Thom s’y glissait, sa harpe sous le bras. En soi, c’était suffisant pour agacer Mat, mais il y avait bien d’autres choses.
Thom et Beslan sortaient souvent ensemble du palais, sans jamais l’inviter, et ils restaient des heures dehors, de jour comme de nuit. Aucun ne disait un mot sur leur plan, même si le trouvère avait la décence de paraître embarrassé.
Mat espérait qu’ils ne provoqueraient pas de massacres inutiles, mais ils se fichaient comme d’une guigne de son avis. Pire encore, Beslan le foudroyait du regard chaque fois qu’ils se croisaient.
Continuant à rôder dans les étages supérieurs, Juilin avait été surpris par Suroth. En punition, elle l’avait fait suspendre par les poignets à une poutre de l’écurie…
Mat avait chargé Vanin de soigner les blessures du pisteur de voleurs. Pour le gros « palefrenier », soigner un homme ou un canasson revenait au même.
Pourtant prévenu que le châtiment serait pire en cas de récidive, Juilin était revenu le soir même, alors que le simple contact de sa chemise sur ses zébrures le faisait encore grimacer. Une affaire de femme, aurait juré Mat. Peut-être une des nobles seanchaniennes. Une servante aurait pu le retrouver dans la chambre qu’il partageait avec Thom, assez souvent absent pour ne déranger personne.
L’élue du cœur de Juilin ne pouvait pas être Suroth ou Tuon. Mais il y avait au palais d’autres femmes du Sang. Si la plupart des nobles louaient une chambre ou une maison en ville, Suroth et Tuon étaient arrivées avec une suite. Malgré leur crête sur la tête, beaucoup de ces Seanchaniennes étaient de sacrés beaux brins de femmes. Cela dit, elles regardaient de haut toute personne qui n’avait pas les tempes rasées. Quand elles remarquaient son existence… L’une d’elles pouvait-elle en pincer pour un type qui dormait dans les sous-sols, avec les domestiques ? Eh bien, en matière d’hommes, avec les femmes, on ne pouvait jamais savoir…
De toute façon, Mat était impuissant dans cette affaire. Qui que soit la dame, elle pouvait faire décapiter Juilin, mais quand il était pris d’une fièvre de ce genre, un homme devait en guérir avant de pouvoir réfléchir sainement. Les femmes avaient un effet étrange sur le cerveau des mâles…
Chaque jour, de nouveaux navires déversaient des flots de gens, d’animaux et de matériel. Si tout ce monde était resté en ville, les fortifications, si massives fussent-elles, auraient fini par exploser. Mais les nouveaux venus traversaient simplement la cité avec leurs familles, leur bétail et leurs équipements, en quête d’une terre où s’installer.
Des soldats passaient aussi par milliers. Des fantassins et des cavaliers, tous vétérans aguerris en armure aux couleurs vives, qui se dirigeaient vers le nord ou l’est. Mat renonça vite à essayer de les compter…
Parfois, il vit de bien étranges créatures. Pas très souvent, parce qu’on les faisait débarquer un peu avant la ville, pour ne pas effrayer la population.
Des torm au corps couvert d’écailles semblables à d’énormes félins, n’étaient leurs trois yeux… Des corlm évoquant des oiseaux sans ailes, leur corps poilu de la taille d’un homme, leurs grandes oreilles sans cesse frémissantes et leur bec perpétuellement en quête de viande fraîche… De gros s’redit, avec leur longue trompe et leurs défenses pointues…
Des raken et des to’raken, plus imposants, sillonnaient le ciel depuis leur aire d’envol et d’atterrissage, non loin du Rahad. Ces gros lézards aux ailes de chauve-souris transportaient des soldats sur leur dos…
Tous ces noms avaient été faciles à collecter. Aucun soldat seanchanien n’hésitait à parler de l’utilité des raken pour les éclaireurs, des talents de pisteurs des corlm, de la puissance des s’redit lorsqu’il fallait déplacer de lourdes charges et de l’intelligence des torm, bien trop vive pour qu’on puisse leur faire confiance.
Mat avait appris une foule de choses intéressantes auprès de soldats à la recherche de la trilogie magique : un coup à boire, une femme accueillante et une partie de dés juteuse. Pas nécessairement dans cet ordre…
Ces hommes étaient d’authentiques vétérans. Bien plus grand que la zone qui s’étendait entre l’océan d’Aryth et la Colonne Vertébrale du Monde, le continent seanchanien était dirigé par une Impératrice, mais une série d’émeutes et de rébellions gardait les soldats occupés en permanence. Et contribuait à leur formation…
Une fois installés, les fermiers seraient plus difficiles à chasser, car eux n’avaient pas la bougeotte.
Bien entendu, tous les soldats ne s’en allaient pas. À Ebou Dar, il y avait une forte garnison composée de Seanchaniens, mais aussi de lanciers tarabonais au voile d’acier et de piquiers amadiciens avec leur plastron repeint d’une couleur vive pour rappeler une armure seanchanienne. Plus des Altariens, évidemment, en sus des gardes de Tylin et de sa maison.
Selon les Seanchaniens, les Altariens de l’intérieur, avec leur plastron à rayures rouges, appartenaient à Tylin autant que les gardes du palais. Bizarrement, cette idée ne semblait pas plaire à la reine. Et pour tout dire, elle n’enchantait pas les types en question. Entre eux et les hommes de la maison Mitsobar en vert et blanc, on ne pouvait pas parler d’entente cordiale. Mais c’était une situation commune, ces derniers temps. Les Tarabonais regardaient les Amadiciens de travers, les Amadiciens méprisaient les Altariens et les Altariens se méfiaient comme de la peste des Tarabonais et des Amadiciens.
De très anciennes animosités, tout ça… Par bonheur, ça n’allait jamais plus loin que quelques poings brandis accompagnés d’un chapelet de jurons. Si cinq cents membres de la Garde de la Mort étaient cantonnés à Ebou Dar, ce n’était pas pour rien. Depuis l’arrivée des Seanchaniens, les délits et les crimes fréquents dans toute grande ville avaient drastiquement diminué, mais les Gardes continuaient à patrouiller comme si des voleurs, des escrocs et même des bandes entières de brigands risquaient de jaillir du sol à tout moment. Du coup, les Altariens, les Amadiciens et les Tarabonais filaient à peu près doux. À part un fou ou un crétin, personne ne cherchait deux fois des noises aux Gardes de la Mort…
Un autre contingent de ces troupes d’élite était cantonné en ville. Une centaine d’Ogiers, si curieux que ça paraisse, tous en tenue rouge et noir. Parfois, ces « Jardiniers » patrouillaient avec les autres. En d’autres occasions, ils sillonnaient seuls la ville, leur hache à long manche sur l’épaule. Ces Ogiers ne ressemblaient pas à Loial, l’ami de Mat. Physiquement, ils arboraient les mêmes caractéristiques – des sourcils incroyablement longs, de gros yeux ronds comme des soucoupes et un énorme nez –, mais ils regardaient tous les passants comme s’ils envisageaient de leur arracher un membre ou deux. Pour leur chercher des noises, même une seule fois, on ne trouvait personne d’assez inconscient…