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Bloquant sa respiration, Mat essaya de reculer sans un bruit.

Tuon se tourna vers lui. Une jolie jeune fille, vraiment – et même belle, s’il avait pu cesser de la considérer comme une gosse. Désormais, il ne lui trouvait plus rien d’un garçon manqué. Avec ses robes resserrées à la taille, on ne pouvait pas passer à côté de courbes naissantes…

En face d’une femme plus jeune que sa grand-mère, Mat éprouvait presque systématiquement l’envie de gambiller un peu, puis de voler peut-être un baiser ou deux – même ces fichues Seanchaniennes du Sang faisaient parfois bouillir le sien. Avec Tuon, rien de tout ça ne lui traversait l’esprit. Chez une vraie femme, les courbes devaient être beaucoup plus que naissantes.

— Je ne vois pas Tylin avec un objet pareil, dit Tuon en reposant la lance à côté de l’arc de Deux-Rivières. Donc, je suppose que cette arme est à toi. D’où vient-elle, et comment es-tu entré en sa possession ?

Ces questions glacèrent les sangs de Mat. La fichue gamine aurait tout aussi bien pu s’adresser à un larbin. Pour autant qu’il le sache, elle ne connaissait même pas son nom. D’après Tylin, depuis l’offre d’achat de sinistre mémoire, elle n’avait plus parlé de lui ni même mentionné son existence.

— C’est une lance, ma dame, répondit Mat.

Non sans peine, il résista à l’envie de s’appuyer à l’encadrement de la porte et de glisser les pouces dans sa ceinture. Après tout, il avait affaire à une Seanchanienne du Sang.

— Je l’ai achetée.

— Je te donnerai dix fois son prix. Dis-moi combien tu l’as payée.

Mat faillit éclater de rire – pas de joie, ça ne faisait pas le moindre doute. « Je te donnerai dix fois son prix. » Sans même passer par un : « Envisagerais-tu de la vendre ? »

— Je ne l’ai pas payée avec de l’or, ma dame.

D’instinct, Mat porta une main à son cou pour s’assurer que son foulard cachait bien la cicatrice encore boursouflée.

— Pour s’acquitter une fois de ce prix, il faut être idiot, alors, le multiplier par dix…

Imperturbable sous son voile, Tuon dévisagea longuement le jeune flambeur. Soudain, comme s’il venait de s’évaporer, elle se dirigea vers la porte, la franchit et s’en alla en silence.

Ce ne fut pas leur seule rencontre en tête à tête. Bien entendu, elle n’était pas accompagnée en permanence par Anath, Selucia ou des gardes, mais il eut quand même le sentiment de tomber sur elle presque partout où il allait. Par exemple, dès qu’il sortait d’une pièce, c’était pour la trouver dans le couloir. Et quand il jetait un coup d’œil par-dessus son épaule, en quittant le palais, c’était souvent pour la surprendre en train de le suivre du regard derrière une fenêtre. Sans le fixer trop ostensiblement, cependant… Dès qu’il s’apercevait qu’il l’avait repérée, elle détournait les yeux puis tournait carrément le dos à la fenêtre. De quoi lui donner le sentiment d’être une lampe dans un couloir ou une dalle de l’esplanade Mol Hara.

Ce petit jeu finit par inquiéter le jeune homme. Quand même, cette fille avait proposé de l’acheter. De quoi éveiller les soupçons d’un type, même s’il n’était pas paranoïaque.

Malgré Tuon, Mat gardait la sensation que les choses tournaient enfin bien pour lui. Le gholam ne s’étant pas remontré, on pouvait raisonnablement penser qu’il était parti à la recherche d’une proie plus facile. À toutes fins utiles, Mat se tenait loin des endroits sombres et isolés où il aurait pu être en danger. Son médaillon était une excellente protection, mais une foule bien dense se révélait encore plus efficace.

Pendant sa dernière visite à Aludra, elle avait failli lâcher le morceau – il en aurait mis sa main au feu – avant de se reprendre et de l’éjecter sans ménagement de son chariot. Quand on l’embrassait assez souvent, une femme finissait par tout vous dire…

Pour ne pas éveiller les soupçons, Mat restait loin de La Vagabonde. Nerim et Lopin continuaient à y transférer ses véritables vêtements, et la moitié de l’or du coffre glissé sous le lit de la reine avait déjà traversé clandestinement l’esplanade Mol Hara.

La cachette dans la cuisine ne lui semblait plus si sûre. Pour le coffre, elle s’était révélée très bonne, mais à l’époque, il résidait à l’auberge. Aujourd’hui, Setalle faisait le vide dans la cuisine et Nerim ou Lopin jetaient les pièces en vrac dans le trou. Qu’arriverait-il si quelqu’un s’interrogeait sur cet étrange manège ? Quand on savait où chercher, soulever la bonne dalle du sol était un jeu d’enfant. Il devait à tout prix vérifier ça en personne.

Très longtemps après, il se demanda pourquoi les maudits dés ne l’avaient averti de rien…

19

Trois femmes

Alors que le soleil n’avait pas entièrement émergé de l’horizon, le vent du nord soufflait déjà. De la pluie à coup sûr, selon les gens du cru. Une sagesse populaire impressionnante, quand le ciel était bas, se dit Mat en traversant l’esplanade Mol Hara.

Dans la salle commune de La Vagabonde, il n’y avait ni sul’dam ni damane et les musiciens n’étaient pas encore à leur poste. À part ça, la clientèle était exclusivement composée de Seanchaniens occupés à prendre leur petit déjeuner – non sans méfiance, pour certains, qui lorgnaient suspicieusement leur bol. Lui-même plus que dubitatif face à la bouillie blanchâtre que les Altariens adoraient le matin, le jeune flambeur constata vite que tout le monde n’était pas concentré sur la nourriture.

Dans un coin, trois hommes et une femme en tunique longue brodée jouaient aux cartes en fumant la pipe. Des nobles mineurs, à voir la façon dont était rasé leur crâne.

Les pièces d’or, sur la table, attirèrent l’attention de Mat. Ces gens-là ne jouaient pas pour des cacahouètes. Le plus gros tapis se trouvait devant un petit type aux cheveux noirs qui, autour de l’embout du long tuyau de sa pipe, adressait un sourire carnivore à ses adversaires.

Mat ne manquait pas d’or, cela dit, et aux cartes, il n’avait jamais été aussi veinard qu’aux dés.

Maîtresse Anan était partie avant l’aube pour une raison connue d’elle seule, sa fille Marah tenait l’établissement. Agréablement rondelette, ses grands yeux de la même nuance de noisette que ceux de sa mère, elle portait sa jupe relevée sur un côté – une fantaisie que maîtresse Anan n’aurait pas autorisée à l’époque où Mat était son client…

Marah ne parut pas ravie de le voir. Quand il y séjournait, deux hommes étaient morts de sa main à l’auberge. Des voleurs qui tentaient de lui fracasser le crâne, certes, mais des choses pareilles ne devaient pas arriver à La Vagabonde. Sans détours, Marah lui fit comprendre qu’elle ne serait pas fâchée de le voir partir.

Ce qu’il voulait ne l’intéressait pas le moins du monde, et il ne pouvait quand même pas le crier sur tous les toits. Maîtresse Anan seule savait ce qu’il cachait dans sa cuisine – en tout cas, il l’espérait – et une annonce publique ne s’imposait vraiment pas. Jamais à court d’idées, Mat prétendit que les plats délicieux de l’auberge lui manquaient, et il laissa entendre qu’il se languissait encore plus de la superbe fille de la patronne.

Alors que toutes les Altariennes exhibaient généreusement leur poitrine, on pouvait se demander ce qu’il y avait de scandaleux à montrer ses jupons un peu plus que d’habitude. Mais si Marah se sentait d’humeur coquine, quelques compliments bien choisis faciliteraient les choses au jeune flambeur, qui se fendit de son plus beau sourire.