Ignorant sa jambe convalescente, Mat agit plus vite qu’il ne l’avait jamais fait. Prenant Joline par la taille, il s’assit sur un banc, près de la porte du fond, l’Aes Sedai sur les genoux. La serrant contre lui, il fit mine de l’embrasser. Un moyen assez idiot d’essayer de cacher son visage, mais il n’avait pas eu de meilleure idée, à part lui jeter son manteau sur la tête.
D’abord indignée, Joline entendit elle aussi la voix à l’accent seanchanien. Changeant radicalement d’attitude, elle passa les bras autour du cou de Mat.
Les doigts croisés pour que sa chance ne l’abandonne pas, le jeune homme regarda la porte s’ouvrir.
Sans cesser de protester, Enid entra à reculons, sa louche s’abattant sur le so’jhin au manteau imbibé d’eau qui la poussait devant lui. Du genre râblé, avec un moignon de natte qui ne lui arrivait même pas à l’épaule, le type déviait les coups avec sa main libre et ne se souciait pas de ceux qui réussissaient à faire mouche.
Le premier so’jhin barbu que voyait Mat… Son collier de barbe naissant sur le côté droit de son menton pour remonter jusqu’à son oreille gauche, on ne pouvait pas prétendre que c’était une réussite…
Une grande femme aux yeux bleus, le teint pâle, le suivait. Sous son manteau bleu richement brodé tenu au col par une broche en forme d’épée, on apercevait une robe plissée couleur azur. Sous une sorte de bol de cheveux noirs, le crâne de la Seanchanienne était entièrement rasé.
Toujours mieux que de voir débouler une sul’dam avec sa damane… Comprenant qu’elle avait perdu la bataille, Enid s’écarta du type. Mais elle continua à brandir sa louche comme une arme, prête à attaquer si maîtresse Anan le lui ordonnait.
— Un client qui vient d’arriver dit avoir vu l’aubergiste entrer par la porte de derrière, déclara le so’jhin. Si vous êtes Setalle Anan, sachez que vous êtes en face de dame Egeanin Tamarath, capitaine du vert. Elle est en possession d’un ticket de logement signé par la Haute Dame Suroth Sabelle Meldarath en personne.
Abandonnant le ton déclamatoire, l’homme passa à celui de la négociation :
— Votre meilleure chambre, avec un bon lit, une vue sur l’esplanade et une cheminée qui tire bien.
Mat sursauta en entendant ce discours. Peut-être parce qu’elle pensait qu’on approchait d’eux, Joline gémit de peur contre sa bouche. Des larmes aux yeux, elle tremblait dans ses bras.
La dame Egeanin Tamarath jeta un coup d’œil au banc, grimaça de dégoût et détourna la tête pour ne plus voir le couple.
Mat s’intéressait surtout à l’homme. Comment un Illianien avait-il pu devenir un so’jhin ? De plus, ce type lui disait quelque chose. Parce qu’il ressemblait à l’un des milliers de très vieux morts dont le visage tournait et retournait dans sa mémoire ?
— Je suis bien Setalle Anan, et ma meilleure chambre est occupée par le capitaine de vol Abaldar Yulan.
Très calme, Setalle ne se laissait impressionner ni par le so’jhin ni par la dame du Sang. Pour que ce soit bien clair, elle croisa les bras.
— Ma deuxième meilleure chambre est allouée au général d’étendard Furyk Karede, des Gardes de la Mort. J’ignore si une capitaine du vert est leur supérieure ou non, mais quoi qu’il en soit, débrouillez-vous pour savoir qui doit être éjecté et qui doit résider ici. Par principe, je n’expulse jamais un Seanchanien. Tant qu’il me paie rubis sur l’ongle.
Tendu, Mat se prépara à un massacre. Pour la moitié de cette déclaration, Suroth aurait fait fouetter l’aubergiste. Egeanin, elle, se contenta de sourire.
— J’aime traiter avec quelqu’un qui a du caractère, dit-elle. Maîtresse Anan, je crois que nous allons bien nous entendre. Si vous ne poussez pas trop loin le caractère… Un capitaine donne des ordres et son équipage obéit, mais je n’ai jamais forcé personne à ramper sur mon pont.
Mat plissa le front. Mon « pont ». Le pont d’un navire ? Pourquoi cela éveillait-il quelque chose dans un coin de son esprit ? Souvent, ces vieux souvenirs étaient une nuisance.
Sans cesser de soutenir le regard de la Seanchanienne, Setalle acquiesça.
— Si vous le dites, ma dame… Mais vous n’oublierez jamais, j’ose l’espérer, que La Vagabonde est mon navire.
Décidément dotée du sens de l’humour, la Seanchanienne rit de bon cœur.
— Dans ce cas, soyez-en la capitaine, et moi, je serai la capitaine de l’or !
Quoi que ça puisse vouloir dire…
Egeanin soupira et secoua la tête.
— Pour être franche, je ne suis pas la supérieure de grand monde, ici, mais Suroth veut m’avoir sous la main. Alors, un certain capitaine de vol va changer de chambre, et un général d’étendard va se chercher un autre établissement – sauf s’ils ont envie d’habiter ensemble.
Sourcils froncés, la Seanchanienne jeta un rapide coup d’œil à Mat et à Joline.
— Maîtresse Anan, j’espère que vous n’encouragez pas les débordements de ce genre dans les parties communes…
— Croyez-moi, vous ne reverrez plus un tel spectacle sous mon toit, répondit Setalle, pince-sans-rire.
Le so’jhin regardait lui aussi Mat et sa compagne d’un air désapprobateur. Pour qu’il cesse et consente à retourner avec elle dans la salle commune, Egeanin dut le tirer par la manche.
Mat eut un grognement méprisant. Ce type pouvait prendre l’air aussi outragé que sa maîtresse, ça ne marcherait pas avec lui. En Illian, certains festivals étaient au moins aussi « chauds » que ceux d’Ebou Dar. Dans les rues, on voyait des gens presque aussi dévêtus que les da’covale ou les danseuses de shea qui faisaient tant frétiller les soldats.
Quand la porte se fut refermée sur la Seanchanienne et son larbin, Mat essaya de se débarrasser de Joline, mais elle s’accrocha à lui, la tête contre son épaule pour sangloter comme une enfant. Avec un énorme soupir, Enid s’appuya à une table comme si ses jambes étaient soudain en coton.
Maîtresse Anan aussi semblait ébranlée. Se laissant tomber sur le siège abandonné par Mat, elle se prit la tête à deux mains. Mais ça ne dura pas, et elle se releva d’un bond.
— Enid, ordonna-t-elle, compte jusqu’à cinquante puis fais rentrer ceux qui se gèlent sous la pluie.
Nul n’aurait deviné que cette femme, quelques instants plus tôt, avait eu une défaillance. Récupérant le manteau de Joline, elle prit un long allume-feu dans une boîte posée sur le manteau de la cheminée, et se pencha pour l’embraser.
— Si vous avez besoin de moi, je serai à la cave. Mais si on vous demande, répondez que vous ignorez où je suis. Enid, jusqu’à nouvel ordre, à part nous deux, personne n’a le droit de descendre.
La cuisinière acquiesça comme si ça n’avait rien d’extraordinaire.
— Amène-la-moi, Mat, ajouta Setalle. Et sans traîner. S’il le faut, porte-la.
Il le fallut… Toujours en larmes, Joline refusa obstinément de lâcher le jeune flambeur ou même d’éloigner la tête de son épaule. La Lumière en soit louée, elle n’était pas bien lourde. Même ainsi, la jambe de Mat commença à lui faire mal alors qu’il emboîtait le pas à l’aubergiste. Malgré la douleur, il aurait pu trouver la situation amusante, si maîtresse Anan n’avait pas tout fait avec une lenteur extrême.
Comme s’il n’y avait pas l’ombre d’un Seanchanien à cent lieues à la ronde, elle s’arrêta près de la porte, alluma une lampe, souffla sur l’allume-feu pour l’éteindre et le posa délicatement sur un petit plateau en étain. Sortant lentement une longue clé de sa bourse, elle ouvrit le battant – toujours sans se presser – puis fit signe au jeune homme d’avancer le premier. Assez large, puisqu’on devait pouvoir y faire passer un tonneau, l’escalier s’enfonçait dans l’obscurité. Sur la deuxième marche, Mat attendit que Setalle ait refermé et verrouillé la porte, puis il la laissa passer devant avec la lumière. La dernière chose qu’il voulait, c’était bien se casser la figure.