— Tu fais ça souvent ? demanda-t-il en équilibrant le poids de Joline sur ses bras.
Elle ne pleurait plus mais s’accrochait toujours à lui.
— Cacher des Aes Sedai, je veux dire…
— J’ai appris qu’il y avait encore une sœur en ville, et j’ai fait en sorte de la trouver avant les Seanchaniens. Je ne pouvais pas l’abandonner…
D’un regard jeté par-dessus son épaule, Setalle défia Mat de la contredire. Il aurait bien voulu, mais les mots refusèrent de quitter sa gorge. En réalité, il aurait lui aussi aidé n’importe qui à échapper aux Seanchaniens et il avait une dette envers Joline Maza.
La Vagabonde étant une auberge très bien approvisionnée, la cave se révéla immense. Entre des rangées de tonneaux de vin et de bière, on circulait à l’aise, passant devant des piles de sacs de pommes de terre ou de navets qui montaient jusqu’au plafond. Sur des étagères, dans de plus petits sacs, on trouvait des haricots et des pois secs, des poivrons et une montagne d’autres caisses contenant la Lumière seule savait quoi. La poussière était rare et l’air était sec – deux qualités indispensables pour faire une bonne remise.
Mat repéra sa garde-robe, proprement pliée sur une étagère consacrée à cet usage. Maîtresse Anan pressant le pas, il n’eut pas le temps de passer ses vêtements en revue.
Au fond de la salle, il posa Joline sur une barrique renversée. Pour la détacher de lui, il dut dénouer ses bras de son cou. Tremblant toujours, elle sortit un mouchoir de sa manche et essuya ses yeux cernés de rouge. Dans cet état, elle n’avait vraiment plus l’air d’une Aes Sedai.
— Crise de nerfs, diagnostiqua Setalle en posant sa lampe sur un baril lui aussi retourné.
D’autres tonneaux et barriques vides attendaient dans un coin de repartir chez le brasseur ou pour la vinerie. Ce coin de la cave était le seul qu’on eût pu qualifier de « dégagé ».
— Elle se cache depuis l’arrivée des Seanchaniens. Ces derniers jours, ses Champions ont dû la déplacer plusieurs fois, parce que les occupants ont décidé de fouiller les bâtiments en plus des rues. C’est suffisant pour faire craquer n’importe qui, non ? Mais je doute que les Seanchaniens viennent fouiller ici.
Pensant à la salle commune bourrée d’officiers, Mat dut convenir que c’était bien raisonné. Cela dit, il se félicita de ne pas être celui qui prenait ce risque. S’agenouillant face à Joline, il grogna quand son genou lui fit un mal de chien.
— Si je peux, je t’aiderai…
Comment, il l’ignorait, mais une dette était une dette.
— En attendant, réjouis-toi de leur avoir échappé. Teslyn n’a pas eu cette chance.
— Chance ? répéta Joline, furieuse.
Quelqu’un d’autre qu’une Aes Sedai en aurait tapé du pied. Et n’était-ce pas une sorte de rictus qu’il voyait sur les lèvres de Joline ?
— J’aurais pu m’échapper ! Le premier jour, à ce qu’on m’a dit, la confusion régnait partout. Mais j’étais inconsciente… Fen et Blaeric ont à peine eu le temps de me transporter hors du palais avant que les Seanchaniens déboulent. Deux hommes portant une femme évanouie attirent bien trop l’attention pour qu’ils aient pu approcher des portes de la cité avant qu’elles soient sous bonne garde. Je suis ravie que Teslyn ait été arrêtée. Ravie, oui ! Elle m’a fait boire quelque chose, j’en suis sûre. C’est pour ça que Fen et Blaeric n’ont pas pu me réveiller. Pour ça aussi que je dors dans des écuries, l’estomac noué à l’idée que ces monstres me trouvent. Elle a bien mérité son sort !
Mat cligna des yeux face à tant de véhémence. Même dans ses plus vieux souvenirs, il n’avait jamais entendu tant de haine dans une voix.
Maîtresse Anan regarda l’Aes Sedai sans cacher sa désapprobation.
— Quoi qu’il en soit, je ferai mon possible pour t’aider, assura Mat en se levant, histoire de pouvoir s’interposer entre les deux femmes.
Il n’aurait pas été surpris que Satelle flanque une paire de baffes à Joline, Aes Sedai ou non. Dans son état, la sœur chercherait à se venger sans se demander si une damane, là-haut, ne risquait pas de sentir qu’elle canalisait le Pouvoir.
S’il y avait une vérité indépassable, c’était bien celle-ci : le Créateur avait inventé les femmes pour compliquer la vie aux hommes. Comment diantre allait-il exfiltrer une Aes Sedai d’Ebou Dar ?
— J’ai une dette envers toi.
— Une dette ?
— Le petit mot qui me demandait de prévenir Nynaeve et Elayne… Celui que tu as laissé sur mon oreiller.
Joline eut un geste nonchalant, mais elle dévisagea Mat avec une intensité nouvelle.
— Tous nos comptes seront à zéro, maître Cauthon, le jour où tu m’auras aidée à sortir d’Ebou Dar.
Le ton d’une reine assise sur son trône…
Mat encaissa le coup. Le petit mot, on l’avait glissé dans la poche de sa veste, pas laissé sur son oreiller. Donc, il ne devait rien du tout à Joline.
Il s’en alla sans mettre l’Aes Sedai face à son mensonge – par omission – et n’en prévint pas non plus maîtresse Anan. Cette affaire ne regardait que lui, et il en avait la nausée. Tant qu’à faire, il aurait préféré ne jamais découvrir la vérité.
De retour au palais, il fila directement dans les appartements de Tylin et mit son manteau à sécher sur le dossier d’une chaise. Dehors, il pleuvait de plus en plus fort… Rangeant son chapeau sur le toit d’une armoire sculptée et dorée, le jeune flambeur s’essuya les mains et le visage avec une serviette, puis il envisagea de changer de veste, car l’eau avait traversé son manteau. Un déluge !
Grognant de rage, il chiffonna la serviette et la jeta sur le lit. Il tournait autour du pot, espérant même (un peu) l’arrivée de la reine. Si elle plantait son couteau dans un montant du lit, il serait occupé un moment. Idéal pour différer ce qu’il n’avait pas envie de faire, ça… Mais ce qu’il devait faire. Joline ne lui avait pas laissé le choix.
Si on y réfléchissait bien, la configuration du palais était très simple. Les domestiques vivaient au niveau inférieur – où se trouvaient les cuisines – et certains résidaient même au sous-sol. Le premier étage abritait les grandes salles publiques et les bureaux des clercs, le deuxième les appartements des invités mineurs – presque tous occupés par des Seanchaniens – et le troisième le fief de Tylin et les chambres réservées aux invités d’honneur comme Suroth, Tuon et quelques autres. Simplissime, n’était que les palais, comme tous les autres bâtiments, avaient un grenier.
Au pied d’une volée de marches nichées dans un coin où on ne les remarquait pas du premier coup d’œil, Mat prit une grande inspiration avant de commencer à monter. La grande salle où il déboucha, basse de plafond et dotée d’un plancher au lieu d’un parquet, avait été vidée de tout ce qu’elle contenait avant l’arrivée des Seanchaniens. À la place, on avait installé des rangées de minuscules cellules en bois, chacune ayant sa propre porte. Des lampes toutes simples éclairaient les étroites allées, entre ces blocs pénitentiaires.
Ici, la pluie faisait un vacarme épouvantable. Marquant une pause, Mat tendit l’oreille et ne capta aucun bruit de pas. Dans une des cellules, une femme pleurait, mais aucune sul’dam ne risquait de le surprendre et de lui demander ce qu’il faisait ici. Sa visite ne resterait pas secrète longtemps, mais s’il était rapide, elle ne serait pas connue avant qu’il ait trouvé ce qu’il cherchait.
Mais où était celle qu’il cherchait, justement ? N’en ayant pas la moindre idée, il approcha de la première porte et l’entrouvrit brièvement.